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[Critique] Sorry To Bother You : le capitalisme ne répond plus

Salué par la critique américaine, Sorry To Bother You a eu bien des difficultés à franchir ses frontières. Boots Riley, son réalisateur, a même évoqué les refus des distributeurs, pour qui les « films noirs » sont difficiles à vendre à l’international. Certains devraient écouter Barry Jenkins, qui rappelait lors de sa venue à Paris pour la promotion de Si Beale Street pouvait parler que son précédent film Moonlight avait eu plus de succès en Europe qu’aux États-Unis ! On aurait bien tort de se priver de Sorry To Bother You, tant son message dépasse le cadre politique même des États-Unis. Plus qu’une simple critique de la discrimination raciale, il s’agit d’un puissant brûlot à l’encontre de la société capitaliste…

Après avoir décroché un boulot de vendeur en télémarketing, Cassius Green (Lakeith Stanfield) bascule dans un univers macabre en découvrant une méthode magique pour gagner beaucoup d’argent. Tandis que sa carrière décolle, ses amis et collègues se mobilisent contre l’exploitation dont ils s’estiment victimes au sein de l’entreprise. Mais Cassius se laisse fasciner par son patron cocaïnomane (Armie Hammer) qui lui propose un salaire au-delà de ses espérances les plus folles…

Friture sur la ligne

Comment mener la belle vie ? Cassius Green se le demande. Au fond du trou, son habitat est à l’image de sa situation : un canapé-lit de fortune planté au fin-fond du garage de son oncle, dont la porte a la fâcheuse tendance à s’ouvrir quand il ne le faut pas. Sorry To Bother You inscrit son personnage principal dans une perspective que l’on ne connaît que trop bien, soit l’ascension sociale. Son nouveau travail en tant qu’opérateur téléphonique en est la parabole parfaite : si vous êtes un vendeur efficace, vous montez non seulement en grade mais aussi d’un étage dans l’immeuble d’une étrange compagnie. Il n’y a pas que le passage des escaliers à l’ascenseur privatif qui frappe Cassius… mais aussi le changement radical de mentalité des employés d’un service à l’autre. Là où les travailleurs du « dessous » luttent pour la reconnaissance de leurs droits, ceux du dessus savourent leur supériorité en sabrant le champagne à peu près dix fois par jour.

Si ces traits grossièrement tracés inscrivent Sorry To Bother You dans une ambiance très décalée, Boots Riley n’en est pas moins dans le réel. La discrimination à l’embauche et positive sont tout autant habilement abordées, ne serait-ce par le traquenard qui permet à Cassius (surnommé Cash, évidemment, ça ne s’invente pas) de faire fortune : « prendre une voix de blanc » pour échapper à un appel écourté. Confronté à un dilemme moral (assumer sa promotion au péril de ses amitiés et même de son amour pour le personnage de Tessa Thompson, militante en faveur de l’égalité sociale), Cash est emporté dans une spirale infernale. Ses interlocuteurs, qu’il s’agisse d’Armie Hammer ou Steven Yeun, sont tous aussi convaincants les uns que les autres.

La plus grande réussite de Sorry To Bother You est d’être parvenu, malgré sa campagne marketing, à cacher ses plus grandes folies. Très forte comédie sociale (les violences policières, la viralité des réseaux sociaux et des fake news ne sont pas épargnées), le film de Boots Riley flirte aussi avec le fantastique pour mener à bien sa démonstration ultime : comment parvenir à aliéner totalement une masse salariale ?

Conclusion : Véritable lettre de désamour envers la société capitaliste, Sorry To Bother You s’impose comme l’un des films à ne pas manquer en ce début d’année, autant pour sa folie que pour le charme de son casting.


Sorry To Bother You
Un film de Boots Riley
En salles le 30 janvier 2019

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