[Critique] Si Beale Street pouvait parler : à la vie à l’amour

2 ans après le succès phénoménal de Moonlight – le plus petit film de l’histoire à remporter l’Oscar du meilleur film – le cinéaste Barry Jenkins s’est attelé à l’adaptation d’un chef d’œuvre littéraire de James Baldwin pour son troisième long métrage. Si le roman en question, If Beale Street Could Talk dans la version originale, avait déjà adapté au cinéma en 1998 par Robert Guédiguian dans À la place du cœur, il prend une signification toute autre en 2019.

Années 70, Tish et Fonny forment un jeune couple. Ils s’aiment et vivent à l’abri des regards, jusqu’au jour où Fonny est arrêté et accusé (à tort) d’avoir violé une femme. Eux sont noirs, la présumée victime mexicaine et le policier véreux un jeune blanc raciste. À partir de là se dessinent plusieurs intrigues, tournant principalement autour du couple et de Tish qui, aidée par sa famille, met tout en œuvre pour sortir l’amour de sa vie et le futur père de son enfant de prison.

Un exercice de style

Après un premier grand succès, une seconde œuvre est toujours très attendue afin de confirmer ou non un talent ; c’était le cas du nouveau film du cinéaste de Moonlight. Si Barry Jenkins réalise ici en fait son troisième long métrage après Medicine for Melancholy, passionnant premier film en noir et blanc sur le rapport à l’identité et la place qu’un jeune homme noir choisit de prendre dans la société, il arrive surtout après Moonlight, grand succès public et chef d’œuvre. Jenkins s’entoure de la même équipe technique et artistique que sur son précédent film (même directeur de la photographie, même compositeur de la musique) et choisit cette fois encore d’adapter un roman pré-existant (alors que Medicine for Melancholy était un scénario original). Déjà dans Moonlight, une pièce de théâtre de Tarell Alvin McCraney, il réinventait et déconstruisait la structure du récit pour l’articuler en 3 actes bien distincts (cela lui vaudra l’Oscar du meilleur scénario adapté). Dans Beale Street, l’œuvre du grand auteur James Baldwin est plus imposante, mais cela n’empêche pas Jenkins de modifier la structure du livre, d’enlever les nombreux flash-back écrits et de modifier la fin. Un pari osé, mais qui rend l’œuvre encore plus cinématographique. Pour autant, Jenkins fait le choix de garder le personnage de Tish en narratrice. Dans le livre, on vivait le récit par ses yeux et son intimité tandis que dans le film, sa voix (en off) vient contextualiser les événements et personnages et nous guide dans tout le récit.

Si adapter un aussi beau livre est donc essentiellement une question de scénario, la mise en scène (par l’image et le son) est indispensable pour en faire un grand film. Sorte de miroir inversé de Moonlight, Si Beale Street pouvait parler en reprend les codes, à savoir une musique assez minimaliste très forte émotionnellement (aux thèmes et mélodies très reconnaissables) et un jeu sur les couleurs. Dans Moonlight, Jenkins filmait la rencontre du bleu et du orange, la glace face au feu. Medicine for Melancholy, en noir et blanc, possédait déjà cette dualité picturale alors réduite à seulement deux possibilités : noir et blanc. Dans Beale Street, il y filme le jaune pâle face au vert, la haine face à l’amour, l’adversité face à l’union. Les couleurs ont un sens, et ces deux-là s’opposent et se marient : cherchez bien, il n’y a pas un seul plan sans vert ou jaune, que ce soit sur les costumes, sur la tapisserie d’un salon, dans un reflet ou sur un accessoire du décor! Les interprétations sont multiples, mais il est évident que les couleurs donnent une indication au spectateur : si tel personnage porte telle couleur, avant même qu’il parle on pourra alors deviner s’il est un protagoniste ou un antagoniste.

Enfin, la caméra du directeur de la photographie James Laxton vient magnifier ses couleurs, ses lumières et ses visages. Dans un récent entretien, le cinéaste Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood, Phantom Thread, Magnolia) avouait être jaloux des gros plans présents dans Beale Street ! Et effectivement, la caméra réussit à attraper des moments de vie, un regard, des dits (le film est très dialogué) autant que des non-dits. Le jeu des couleurs autant que le jeu des acteurs, très pudiques et très poétiques, renvoient alors immédiatement au travail de Wong Kar-Wai (on pense notamment à la manière dont le cinéaste hong-kongais filme ses acteurs, par exemple dans In the mood for Love).

Apporter un regard sur l’Amérique d’aujourd’hui

Mais ce qui fait passer Beale Street de grand exercice formel à très grand film, c’est son propos. Les mots de Baldwin, écrits en 1974, s’envolent à l’image et font écho à 2018. À travers l’injustice de l’histoire – on le rappelle, un homme noir accusé à tort d’avoir violé une femme – le film décrit une Amérique profondément raciste, qui ne laisse pas la même chance et les mêmes opportunités en fonction de notre couleur de peau et de notre origine sociale. Beale Street évite cependant de nombreux écueils, dont celui d’être manichéen. Les personnages sont tous nuancés, très justes psychologiquement. Il décrit une société par le prisme d’un petit groupe de gens, issus de milieux différents.

La grande force du film est de traiter son sujet autant que son histoire de manière très pudique mais aussi, paradoxalement, très intime, à l’instar de la relation entre Tish et Fonny, que l’on entrevoit de l’extérieur et de l’intérieur. C’est ce qui fait donc la patte de Jenkins : déjà dans Moonlight, on était à la fois très près et très loin du personnage de Chirons ! Mais loin d’opter pour la facilité après un grand succès public et commercial, Jenkins choisit au contraire d’être plus extrême dans sa mise en scène, et d’une certaine manière moins grand public et plus auteur. Ce courage se traduit par un rythme assez lent, un côté contemplatif, par un montage très brut et une musique (incroyable, de Nicholas Britell) omniprésente. Si cela peut décontenancer, c’est la clé pour avoir cet équilibre parfait entre être dans l’intériorité et l’intimité des personnages et ce regard lointain, pudique.

Conclusion : après avoir bouleversé le monde du cinéma avec Moonlight, le cinéaste Barry Jenkins donne vie aux mots de James Baldwin. Si Beale Street pouvait parler, il dirait merci. Car c’est une vraie prouesse, un film sur l’amour, sur la différence et sur le regard des autres autant que notre propre regard. Un chef d’œuvre. 


Si Beale Street pouvait parler
Un film de Barry Jenkins
Sortie le 30 janvier 2019

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