[Critique] Quelques minutes après minuit : le fantastique au service du réel

Bientôt, Juan Antonio Bayona s’attaquera à un rêve de gosse : la suite de Jurassic World. C’est avec des étoiles dans les yeux qu’il évoque très rapidement le projet, ému de proposer un nouveau regard sur l’univers de Steven Spielberg. Avant cela, le réalisateur espagnol retrouve justement l’enfance et les rêves. Dans L’Orphelinat et The Impossible (qui révéla alors le tout jeune Tom Holland), Bayona filmait déjà des parents et leurs enfants en crise, face à leurs conflits personnels ou au surnaturel. Quelques minutes après minuit ne déroge pas à la règle : adapté du roman de Patrick Ness (par l’auteur lui-même), le dernier film de J.A. Bayona nous place d’emblée face à notre rapport envers les contes et le fantastique. La fiction fait-elle oublier la réalité ou aide-t-elle à mieux la comprendre ? À travers le regard de Conor (Lewis MacDougall), un jeune garçon en proie aux épreuves les plus difficiles de sa vie, J.A. Bayona nous fait d’ores et déjà vivre l’une des plus belles histoires d’amour et d’amitié en ce début d’année 2017.

Conor a de plus en plus de difficultés à faire face à la maladie de sa mère, à l’intimidation de ses camarades et à la fermeté de sa grand-mère. Chaque nuit, le jeune garçon a bien du mal à trouver le sommeil et se réfugie dans le dessin pour oublier les troubles de son quotidien… jusqu’au jour où un monstre apparaît pour lui conter des histoires.

Il n’y a rien de tel que l’amour d’une mère

Quelques minutes après minuit resserre son récit autour d’un cercle de personnages restreint. Comme d’ordinaire chez Bayona, les relations familiales constituent le moteur de l’intrigue. Une fois encore, le réalisateur s’est entouré d’acteurs prestigieux et en vogue à Hollywood : après Ewan McGregor et Naomi Watts dans The Impossible, Felicity Jones (définitivement partout entre Inferno et Rogue One), l’inénarrable Sigourney Weaver et Toby Kebbell prennent le relai. Les voici piliers fragilisés d’une famille désunie. Par les ruptures, les conflits de générations, la maladie, le quotidien difficile. Au milieu de tout cela se trouve Conor, incarné par Lewis MacDougall, déjà impressionnant de maîtrise malgré son jeune âge – quatorze ans. C’est ce que son rôle exige : seul à la maison auprès de sa mère alitée, le petit garçon n’a d’autre choix que de se prendre en main et d’affronter un monde dont il se sent pourtant bien étranger.

Il est difficile de ne pas se reconnaître ou de projeter un quelconque souvenir face à cette famille que tout oppose. Là où la complicité entre Felicity Jones et Lewis MacDougall crève l’écran, le malaise entre ce dernier et Toby Kebbell est tout autant palpable. C’est le fruit de la préparation des acteurs : J.A. Bayona a souhaité que la mère et le fils fictifs passent autant de temps possible avant et pendant le tournage, et tout le contraire avec le père. Lors de leurs scènes, MacDougall et Kebbell ne s’étaient pratiquement pas vus. La nervosité et le stress contribuent ainsi à leur jeu, et apportent à ce portrait de famille une intense crédibilité. Ces quelques scènes avec le père se veulent être l’occasion de rattraper le temps perdu, de faire miroiter une vie meilleure, mais ne s’agirait-il pas là tout autant d’une illusion ?

La fiction : entre évasion et acceptation

Comme échappatoire à son quotidien, Conor choisit le dessin. En transposant lui-même son roman au langage cinématographique, l’auteur Patrick Ness s’est aussi confronté – évidemment – à la vision que Bayona avait de son œuvre. C’est ce dernier qui a suggéré cette trouvaille, qui constitue en elle-même une parfaite mise en abyme. Au fond, ce qu’il y a de plus important dans Quelques minutes après minuit, c’est le rapport que nous entretenons avec la fiction. Conor a hérité ce côté artistique de sa mère, comme si cette faculté renforçait encore un peu plus le lien ténu qui les unit. Très judicieusement, le dessin devient passerelle entre le monde de Conor (le monde réel) et celui du monstre, son interlocuteur nocturne (le monde réel).

Tout comme The OA est consciente de son statut de série en entretenant sa méta-histoire, Quelques minutes après minuit nous fait vivre des contes dans de sublimes séquences d’animation en aquarelle. Les petites histoires servent-elles forcément la grande ? Conor est perplexe. Il se réfugie dans le dessin mais n’embrasse pas pleinement le monstre et ses mythes. Dans Le BGG, une jeune fille fuit le monde réel vers l’imaginaire (le Pays des Rêves), au risque que les géants n’envahissent notre monde – que le fantastique ne devienne menaçant. Ici, nous sommes profondément ancrés dans le réel, tout comme l’arbre dont est issu le monstre demeure enraciné depuis des années. Chaque conte à sa morale et sert la perception de Conor, qui écrit, dessine, et vit lui-même sa propre histoire. Et il n’y avait certainement pas d’autre voix plus marquante que celle de Liam Neeson pour incarner ce monstre conteur…

Oui, Quelques minutes après minuit est un film à voir en famille, tout comme le roman est avant tout un livre pour enfants. Leur plus grande réussite – à tous deux – est d’évoquer avec justesse les difficiles étapes de la vie et de l’enfance. Le harcèlement, la maladie, le rejet, entre autres. Le monstre est une béquille, un ami imaginaire qui vous pousse vers le haut. Il aide à prendre confiance et à ouvrir les yeux. L’émotion est grande au cours de ce long-métrage, alors veillez à garder quelques mouchoirs avec vous. Cela faisait très longtemps que l’on n’avait pas versé autant de larmes au cinéma…

Quelques minutes après minuit
Un film de J.A. Bayona
Sortie le 4 janvier 2017

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