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[Critique] Queen & Slim : Bonnie & Clyde des temps modernes ?

L’analogie est assez délicate, et pourtant, l’un des personnages du film décrit Queen (Daniel Kaluuya) et Slim (Jodie Turner-Smith) comme les “Bonnie et Clyde noirs”. Si le couple est bel et bien recherché par la police américaine, c’est après avoir tiré sur un officier dans un cas de légitime défense, alors qu’un contrôle commençait à partir en vrille… Bref : c’était une question de vie ou de mort et le duo s’embarque malgré lui dans une cavale qu’il aurait préféré ne pas déclencher. 

Queen & Slim est un drame fictif, certes, qui représente une statistique bien réelle : selon une étude de l’université de Rutgers, dans le New Jersey, les jeunes hommes noirs américains ont deux fois et demi plus de “chances” d’être abattus par la police qu’un homme blanc. Le sujet des violences policières sur la communauté noire, abordé dans d’autres films récents tels que The Hate U GiveLa voie de la justice ou encore Blindspotting, est donc au cœur de ce long métrage, lui-même réalisé et écrit par deux femmes noires qui ont déjà marqué l’industrie : Melina Matsoukas et Lena Waithe.

La rage au ventre

On connaît davantage Melina Matsoukas pour ses multiples collaborations avec Kylie MinogueRihanna ou Beyoncé : les deux dernières lui ont même permis d’empocher un Grammy Award pour les clips de We Found Love en 2013 et Formation en 2016 ! Elle s’est ensuite frottée à la télévision en signant plusieurs épisodes de la série Insecure, créée par Issa Rae, et Master of None d’Aziz Anzari, dans laquelle jouait sa scénariste, Lena Waithe. Actrice (dans Ready Player One de Steven Spielberg ou la troisième saison à venir de Westworld) et productrice (Dear White People) fermement engagée en faveur d’une meilleure représentation des personnes de couleur et LGBT dans l’industrie cinématographique, Queen & Slim est son premier essai en tant que scénariste de long métrage.

Vous l’aurez donc compris : Matsoukas et Waithe baignent toutes deux dans des projets qui ont à cœur de représenter la société dans laquelle nous vivons, et tout particulièrement ce qu’il s’agit d’être noir américain aujourd’hui. Queen & Slim sonne comme un cri : un cri contre la haine et l’exclusion, un appel à l’apaisement, à l’entre-aide. Dans ses premières minutes, le film aurait pourtant des airs de comédie romantique. C’est leur premier rencard. Queen et Slim font connaissance dans un diner. La séduction, les petites vannes… L’alchimie entre Daniel Kaluuya (le héros de Get Out) et Jodie Turner-Smith (dont c’est le premier grand rôle au cinéma) est déjà palpable. Tout a l’air parfait, jusqu’à ce que ce fameux contrôle de police ne se produise, sur la route. Et là, on sait d’ores et déjà que tout va basculer. Ces quelques minutes semblent éternelles, la tension s’installe, se lit sur les regards de ces deux jeunes adultes et sur ce policier qui ne sait pas ce qu’il fait. Là, déjà, on a peur. Comme entrée en matière, il n’y a pas plus efficace.

Une fuite désespérée

Après ça, il faut s’échapper, rester en mouvement, continuellement. La caméra de Melina Matsoukas traque alors les moindres failles de ses personnages qui réagissent par instinct, essaient de se protéger l’un l’autre, alors qu’ils ne se connaissaient pas quelques heures plus tôt. Au fil des heures et des kilomètres, Queen et Slim deviennent des symboles, leurs noms sont déjà gravés dans les mémoires, alors que leur traque alimente les informations télévisées, les journaux, les réseaux sociaux. Ils deviennent les porte-paroles d’une population encore persécutée, d’autant plus depuis l’élection d’un président ouvertement conservateur, qui a justement permis à cette haine de resurgir. Melina Matsoukas et Lena Waithe se réapproprient certes le mythe de Bonnie & Clyde mais l’adaptent à notre époque et ses injustices, avec énormément de justesse.

À travers ces deux héros résonnent des années d’histoire et de lutte pour que la population noire obtienne ses droits. Rosa Parks, Martin Luther King, Malcolm X, bien des noms resurgissent sur le chemin du duo, qui croisera bon nombre de personnes prêtes à les soutenir, d’une manière ou d’une autre. Comment faut-il résister ? Faut-il se rendre et espérer pouvoir négocier ? Continuer à s’échapper ? Faut-il répondre au mal par le mal lorsque ces violences continuent ? Cette échappée, malgré la pression constante, comporte aussi des respirations, des instants de vie, tous ceux que Queen et Slim n’auront pas le temps de vivre autrement. En faisant de ses héros des icônes, l’espoir de toute une communauté se joignant au leur, le dernier tiers du film est bien plus onirique. Matsoukas retrouve une grammaire plus clipesque, surtout dans sa dernière scène, où ces visages deviennent des martyrs.

Conclusion : Melina Matsoukas frappe fort pour ses premiers pas au cinéma avec Queen & Slim. Cette cavale fictive représente pourtant des violences bien réelles et persistantes sur la population noire américaine… et fait résonner des années de combat.

Gabin Fontaine

Queen & Slim
Un film de Melina Matsoukas
Durée : 2h13
Sortie le 12 février 2020

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