[Critique] Pentagon Papers : il faut sauver le journalisme

À l’heure où le Président des Etats-Unis s’en prend aux journalistes, à l’heure où la défiance du public envers cette profession est des plus virulentes, il ne fallait pas moins que Steven Spielberg – accompagné de Meryl Streep et Tom Hanks – pour s’ériger en grand défenseur de la presse à travers un film monumental et indispensable.

Pentagon Papers (The Post en VO) suit les journalistes et patrons du Washington Post en 1971 alors que la Maison Blanche est occupée par Nixon. Lorsque le scandale des Pentagon Papers éclate (des dossiers confidentiels montrant que des gouvernements américains successifs ont menti sur la guerre du Vietnam depuis des décennies), commence alors une rixe entre le gouvernement et la presse – juste avant le Watergate.

L’Histoire pour comprendre le présent

« C’est en connaissant le passé qu’on peut comprendre le présent ». Ce vieux dicton n’a jamais paru plus vrai qu’aujourd’hui. Si Pentagon Papers est plein de choses, il est avant tout un film sur le journalisme, sur l’importance de ce corps de métier. Le film rend profondément hommage à la profession, tout en tirant un portrait d’une Amérique des années 70 rongée par la guerre du Vietnam qui s’éternise et, pour la première fois, dont elle n’est pas victorieuse moralement. Lorsque le rédacteur en chef du Washington Post, Ben Bradlee (Tom Hanks), réussit à obtenir le fameux rapport incriminant le gouvernement américain, il revient à la directrice du journal Kay Graham (Meryl Streep) de le publier ou non. Spielberg pose la question fondamentale non seulement de la liberté de la presse, de la liberté de publier, mais surtout de la vérité, des faits. « La presse doit répondre aux gouvernés et non aux gouvernants » clame un juge. Et effectivement, à l’heure des fake news, d’un Président américain qui traîne des grands médias dans la boue, ces questions nous interrogent, nous font remettre en cause la société. Car si « la presse est le premier brouillon de l’Histoire » elle n’en reste pas moins le témoin et l’un de ses acteurs primordiaux.

Mais Pentagon Papers est plus que cela. C’est aussi une oeuvre profondément féministe. Loin des clichés et loin de faire dans le politiquement correct, le film dresse le portrait de Kay Graham : lorsque son mari, Arthur Graham, directeur du Post, se suicide, elle prend sa place et occupe une place qu’elle n’aurait jamais imaginé occuper. Entourée d’hommes, elle est malmenée, comme si elle était transparente. Son avis vaut moins que les autres, elle n’a pas sa place parmi eux. Non seulement Pentagon Papers décrit une société profondément inégale mais résonne aussi fortement avec l’actualité. À travers ce personnage, Spielberg décrit l’émancipation des femmes et érige en héroïne cette femme qui a eu le courage phénoménal de publier le rapport, malgré des enjeux énormes.

Un grand film de Spielberg

Pour renforcer son message, Steven Spielberg tourne pour la première fois avec Meryl Streep. Si l’actrice brille par son talent depuis des décennies (elle détient le record de nominations aux Oscars !), elle occupe depuis quelques mois les devants de la scène en étant l’une des personnalités anti-Trump les plus virulentes. En incarnant le rôle de Kay Graham, elle enclenche une double lecture : Pentagon Papers est autant un film sur les années 70 que sur 2018, qui traite des femmes et de leur position dans la société. Pour la 5ème fois, Spielberg tourne également avec Tom Hanks. On trouve une certaine continuité entre son rôle et celui qu’il incarnait dans Le pont des espions à travers ce personnage de bon Américain en recherche de la vérité, même s’il doit se battre contre les institutions.

Spielberg magnifie son discours par une mise en scène énergique et très rythmée. En conférence de presse, le cinéaste nous disait que le film étant sur l’urgence, l’urgence de publier, l’urgence de mettre fin à la guerre du Vietnam, ils avaient fait le film eux-mêmes dans l’urgence. Le scénario était réécrit chaque jour en cours de tournage, et les scénaristes ont dû faire une vérification de la cohérence historique en seulement quelques semaines. Ce qui n’empêche pas au film d’être très soigné, notamment avec une photographie très picturale qui rappelle certains peintres américains contemporains au récit. Baignée par des couleurs très froides (bleu, vert) et une lumière très diffuse avec une certaine lueur, l’image du film est aussi marquée par des mouvements de caméra très fluides et spatiaux.

Il faut dire que la gestion de l’espace est irréprochable. Plus encore, chaque plan, chaque coupe au montage, chaque geste et mouvement de personnage dit plus de choses que tous les dialogues réunis. Que ce soit la caméra gravitant autour du personnage de Meryl Streep dans un travelling circulaire pour imager son intériorité et l’évolution de son avis, son inclinaison en plongée et contre-plongée et les déplacements des personnages pour signifier qui domine la conversation, ou même le raccord qui nous fait passer d’un plan large lorsque Meryl Streep et Tom Hanks discutent de manière anecdotique à des gros plans quand le ton monte, il y a une véritable dialectique et grammaire de l’image, comme toujours, chez Spielberg. Ce qui fait du film non seulement un grand film sur le fond, mais aussi une véritable réussite sur la forme.

Conclusion : retour gagnant pour Steven Spielberg. Pentagon Papers est un film sur la vérité, sur l’importance du journalisme autant que sur celui des femmes. Un film féministe, intelligent, maîtrisé et passionnant. Mais aussi un grand film qui nous touche en plein cœur et nous fait réfléchir. Une leçon de cinéma.


Pentagon Papers
Un film de Steven Spielberg
Sortie le 24 janvier 2018


Egalement en salles le 24 janvier :


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