[Critique] Paranoïa : Claire Foy perd la tête

Steven Soderbergh, obsédé par l’univers médical ? Non. Si peu. Le réalisateur explorait la médecine du XXe siècle dans sa première série télévisée The Knick (avec Clive Owen) et s’intéressait également aux pandémies dans Contagion ou encore aux Effets secondaires des médicaments dans le film du même nom. Cette fois-ci, Paranoïa met en avant… la folie.

Tourné dans des conditions exceptionnelles – l’intégralité du film étant filmée avec un iPhone 7 Plus – et en une dizaine de jours, Paranoïa met en avant la descente aux enfers d’une jeune femme persuadée d’être à nouveau pourchassée par un harceleur. Cette femme, c’est Sawyer Valentini, incarnée par la talentueuse Claire Foy. Récompensée d’un Emmy Award pour son rôle dans The Crown, et bientôt à l’affiche du reboot américain de la saga Millénium dans Ce qui ne me tue pas, l’actrice délivre une fois de plus une performance incroyable.

Vivre dans la peur

D’entrée de jeu, Paranoïa installe son climat anxiogène : la caméra (ou plutôt le téléphone) suit le personnage de Claire Foy de loin, en pleine rue. Des arbres obstruent la vue, elle-même déjà légèrement brouillée par la distance et le zoom. Soderbergh se place déjà en position de voyeur, comme à de multiples reprises au cours du film, où l’emplacement de son cadre semble parfois correspondre à celui de caméras de surveillance ou à celui d’un observateur au loin, prêt à guetter le moindre mouvement. Sawyer Valentini vit dans une peur permanente : celle de voir resurgir un ancien tortionnaire, au point même de douter de sa propre santé. Qui dit « paranoïa » dit aussi « troubles post-traumatiques » : Sawyer voit-elle vraiment le visage de son harceleur ou hallucine-t-elle ?

Persuadée d’avoir trouvé une psychologue de confiance, Sawyer se retrouve internée malgré elle dans un hôpital psychiatrique : l’équipe du film a tourné dans un véritable hôpital abandonné et tout est fait pour rendre le lieu hostile. Image jaunie, sombre, travelling dans des couloirs sans fin… Sawyer entre dans un endroit impossible à fuir. Une fois les papiers signés, il est trop tard. Et là-bas, l’enfer c’est les autres. Soderbergh use de gros plans sur les visages, les accentue plus ou moins en fonction des moments de tension. Est-il vraiment possible de faire confiance à quelqu’un, autant parmi le personnel de l’institution que parmi les patients ?

Toute contestation est tuée dans l’œuf et mise sur le compte de l’éventuelle folie de Sawyer. Elle n’a donc aucun autre choix que de « cohabiter » avec ses camarades patients, parmi lesquels figurent une incroyable Juno Temple schizophrène et une petite révélation, Jay Pharoah, dans la peau de Nate, le seul véritable « allié » de Sawyer.

Dénoncer le système

Derrière Paranoïa se cache aussi la volonté de dévoiler le fonctionnement de l’hôpital psychiatrique en lui-même, comme Soderbergh a pu présenter toutes les étapes de la création d’un anti-virus dans Contagion. S’il a été tourné en une dizaine de jours, Paranoïa n’en oublie pas pour autant d’être, d’une certaine manière, un portrait de la société américaine et de son rapport complexe à la santé. La loi Obamacare est encore sur toutes les lèvres aux États-Unis, d’autant plus depuis que Donald Trump avait exprimé sa volonté de la supprimer. Sawyer tout comme sa mère se heurtent à une administration inapte à écouter ses patients (le « to be continued » du médecin chef est incroyablement méprisant) et seulement avide de faire du profit en s’enrichissant grâce aux assurances de leurs patients.

Soderbergh brille aussi dans sa perception du harcèlement tant le dispositif utilisé pour le tournage contribue à renforcer le côté méta de la chose, soit le sentiment d’être espionné en permanence en raison de notre hyper-connectivité. David, le harceleur de Sawyer, s’est inventé de toute pièce une relation entre elle et lui, uniquement basée sur ce que la jeune femme a pu laisser transparaître d’elle lors de leurs rencontres ou de sa présence sur les réseaux sociaux. Un tortionnaire brillamment interprété par Joshua Leonard, bien que cela n’empêche pas pour autant le film de basculer dans une seconde partie plus convenue, dont se démarqueront les multiples affrontements physiques et psychologiques entre Sawyer et David.

Par extension, Paranoïa s’avère être une parabole maîtrisée sur la situation des femmes prises au piège de leur harceleur, ou de celles que l’on n’a pas voulu écouter malgré leurs nombreux appels à l’aide. Mise à l’écart, violemment passée sous sédatifs pour être calmée, tout ce que fait Sawyer pour tenter de se faire entendre est passé sous silence ou mis sur le compte de sa prétendue folie. Alors que les consciences s’éveillent et que les langues se délient, le film de Soderbergh arrive à point nommé.

Conclusion : avec Paranoïa, Steven Soderbergh nous habitue à voir Claire Foy dans des rôles plus torturés que par le passé ; de bonne augure pour le reboot de Millénium. L’actrice porte le film sur ses épaules, dans une ambiance des plus angoissantes…


Paranoïa (Unsane)
Un film de Steven Soderbergh
Sortie le 11 juillet 2018


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