[Critique] La nuit a dévoré le monde : chair fraîche du cinéma français

Comme un vent d’air frais dans le cinéma français. Alors que les César font la part belle à Grave, on a le sentiment d’un regain du cinéma de genre made in France. Les étoiles semblent s’aligner, et entre Revenge, Laissez bronzer les cadavres et les prochains Dans la Brume et Ghostland, place au film de zombies avec La nuit a dévoré le monde.

Paris, lendemain de soirée. Sam se réveille au milieu d’un silence assourdissant. L’appartement est vide, mais saccagé. En observant depuis la fenêtre du bâtiment haussmannien, il comprend la réalité : pendant la nuit, les vivants se sont fait dévorer et sont devenus des zombies. Serait-il alors le dernier survivant ?

Premier film et premières frayeurs

Dès son pitch, La nuit a dévoré le monde rappelle quelques classiques – étrangers – du genre. On pense évidemment à Je suis une Légende, dans lequel Will Smith errait dans un New-York vidé de ses vivants. Ici le cinéaste Dominique Rocher, qui signe au passage son premier long métrage, choisit Paris. La ville de l’Amour pour tisser son histoire, mais la ville des Lumières aussi comme personnage. Paris vidée de son vacarme, de son énergie. C’est le parti pris de mise en scène que choisit Rocher, en filmant calmement et tristement la capitale française.

Une mise en scène astucieuse, contemplative et inspirée, qui s’attarde plus sur la psychologie de son personnage que sur l’action qu’entraînent ces hordes de zombies. On apprécie cette gestion du cadre (des plans posés, alternant plan large et gros plan inquiétant) et du rythme (un montage très efficace, et une gestion du temps par les ellipses maîtrisée), qui surprend pour un premier film. Plus encore, c’est l’aspect inédit qui nous frappe : jamais nous n’avions vu des zombies errer entre des immeubles haussmanniens, ni des plans panoramiques ou des travellings depuis les toits montrant un Paris vide et sombre. Rocher use avec parcimonie de ces effets spéciaux numériques, préférant les effets spéciaux de plateau, et nous montre des images (d’ores et déjà iconiques) d’une ville ravagée.

Cette approche naturaliste vient rejoindre le propos du film mais s’harmonise aussi avec un budget assez petit (2,99 millions d’euros). Effectivement, conscient de ses limites économiques, le réalisateur opte pour un film qui se passe en grande partie en intérieur, à travers les différents étages où évolue Sam. Ce huis clos laisse toutefois la place à des extérieurs quand il le faut et donne à ces derniers une sensation spectaculaire rarement vue dans le cinéma français. Malgré tout, on regrettera certains gimmicks récurrents de cette nouvelle vague du genre français, notamment la musique électronique peu justifiée : que vient-elle dire des personnages, du monde créé par Rocher ?

Une métaphore de notre monde

Mais La nuit a dévoré le monde marque son spectateur par son propos, par sa vision du monde. Si le personnage est solitaire et reclus, son traitement rappelle tout de même celui des personnages des films de Georges Romero. On pense à Dawn of the dead (Zombies en français), avec ce groupe de personnes enfermé dans un centre commercial. Si la communauté de Romero laisse la place à la solitude de Rocher, la critique de la société est la même : les zombies ne sont qu’une métaphore du monde capitaliste, des gens qui se mangent entre eux (littéralement), des moutons, abrutis par la société de consommation.

Le film touche aussi par son protagoniste, brillamment interprété par Anders Danielsen Lie (Oslo, 31 Août, Ce sentiment de l’été), qui tombe peu à peu dans la folie. Le film se mue alors en drame psychologique et muet mais aussi, de par son espace clos, très intimiste. Le temps qui passe, inlassablement, renforce l’idée que ce personnage souffre d’être le dernier survivant. Que doit-il faire ? Pourquoi vivre ? Le film pose la question de la norme : dès lors qu’il est le dernier homme sur Terre, les zombies deviennent la norme et c’est lui qui est la différence, celui à abattre, l’erreur vouée à disparaître.

Ce constat assez pessimiste est cependant contrebalancé par le personnage interprété par Denis Lavant. Ce dernier joue un zombie prisonnier dans une cage d’ascenseur et qui devient, involontairement, le confident de Sam. L’ouverture à la fin du film laisse planer le doute et le mystère sur ce qu’est l’humanité : la situation est-elle désespérée ou le monde a-t-il encore son mot à dire ?

Conclusion : La nuit a dévoré le monde est une grande réussite. Un premier film, un film de genre français, un film de zombie. Une mise en scène inspirée et maniériste, remplie d’images iconiques. Effrayant et magistral, déjà un classique !


La nuit a dévoré le monde
Un film de Dominique Rocher
Sortie le 7 mars 2018



Le retour du cinéma de genre en France :


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