[Critique] Moonlight : et l’océan rencontre le feu

Comme une goutte d’eau dans un océan d’une noirceur déconcertante, Moonlight est le déluge d’émotion américain de ce début d’année. Tandis qu’actuellement les décrets imposés par Trump font la part belle aux replis communautaires, le film de Barry Jenkins abolit au contraire toutes les barrières, appelle à la diversité et au rassemblement. 

Issu lui-même d’un quartier pauvre de Miami, l’auteur/réalisateur Barry Jenkins arpente avec sa caméra les rues de la ville de Floride et suit le parcours de Chiron, un jeune homme noir homosexuel, sur trois étapes de sa vie. Avec sobriété et retenue, le film apporte sa pierre à l’édifice de ce qu’est la beauté de l’Homme, dans sa diversité, quand on le laisse être qui il veut être. Quatrième et dernier film de ce que nous avons surnommé la tétralogie du Nouveau Cinéma d’auteur américain – aux côtés de Manchester by the Sea, Nocturnal Animals et La La Land –, Moonlight vient partager un propos semblable sur l’identité, les rêves et la volonté. En somme, comme Lonergan, Ford ou Chazelle, Jenkins est un auteur profondément contemporain qui filme avec justesse ce qu’est notre société actuellement, et la place que tout un chacun y occupe.

Grand angle

Toute la force et la poésie du film tiennent finalement dans son esthétique visuelle : courte focale qui permet une vision de l’espace déformée et plus grande que la réalité, mais aussi palette de couleurs réduite au bleu et jaune, cadre immense et, bien sûr, une caméra presque autonome qui, tel un documentaire, vient capter la magie du moment, l’instant décisif. Dans Moonlight, tout est histoire de confrontation entre le personnage de Chiron et le monde qui l’entoure. De par cette esthétique, il rentre directement en conflit avec le cadre, se cherche une place dans son immensité. La mise en scène de Jenkins vient appuyer ce sentiment qu’a le spectateur de voir le film se construire au fur et à mesure qu’il avance, comme si les acteurs improvisaient petit à petit.

En interview, le chef opérateur du film James Laxton revenait sur l’importance pour la caméra d’être invisible, de laisser vivre les personnages. On les voit parfois évoluer au loin tandis que l’on se rapproche progressivement, que l’on plonge dans leur intimité. L’exemple le plus probant est celui de la plus belle scène du film, qui en appelle à notre ressenti et notre expérience : lorsque Juan, le père spirituel de Chiron, lui apprend à nager. La caméra devient alors littéralement flottante, et on se retrouve à les suivre, plongé tout autant dans l’eau que dans leur intimité. Bouleversante, cette séquence symbolise à elle seule ce qu’être parent signifie : Juan apprend à son fils à nager, et l’observe, ému, s’éloigner afin d’affronter la tempête qui arrive – tout comme Juan apprend à Chiron à se construire avant de le regarder affronter le monde, qui le jugera et le marginalisera pour ses différences.

L’émotion dans les non-dits 

Mais finalement, les plus beaux moments du film sont ceux… que l’on ne voit pas ! Structuré en trois parties, en trois chapitres de la vie de Chiron, le film emprunte au matériau d’origine (une pièce de théâtre) une technique très littéraire. Ces trois actes sont autant des points de repère dans le film que des portes nous emmenant d’un chapitre à l’autre. C’est alors au spectateur de remplir les trous, de concevoir la prolongation de l’histoire qui nous est montrée. Jenkins joue donc des dits et des non-dits en faisant le choix de montrer ou de cacher. Dans la brutalité comme dans l’amour, il privilégie les gros plans et les inserts aux plans larges qui permettraient de tout comprendre. En filmant la violence et les scènes d’amour avec les mêmes codes, il questionne notre conception des émotions aujourd’hui.

Bien sûr, outre toutes les qualités exprimées précédemment, Moonlight bouleverse et nous fait ressortir profondément décontenancé par son propos. Le passage de l’enfance à l’âge adulte, le communautarisme, l’homosexualité, l’amour, la différence… tant d’idées, tant de symboles. Toute l’allégorie sur le bleu – associé à Chiron – et le rouge – associé à Kevin – permet d’exprimer la confrontation entre l’amour et la haine, l’océan et le feu, la nuit et le jour. Moonlight est avant et après tout un film sur la binarité, sur une opposition constante entre deux entités. Comme chacun d’entre nous, tiraillés entre nos rêves et nos réalités.

Bouleversant dans sa poésie et sa sobriété, Moonlight est un immense film. L’amour face à la violence, l’océan face au feu, le bleu face au jaune. Un film qui en appelle à la diversité, à la nécessité de croire en soi, à ne laisser personne d’autre nous dicter qui l’on veut être. Moonlight est magistral.

 

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