[Critique] Millénium – Ce qui ne me tue pas : Lisbeth sans saveur

Déjà portée deux fois à l’écran, la saga Millénium renaît de ses cendres au sens propre comme au sens figuré. Créés par l’auteur suédois Stieg Larsson, décédé en 2004, les personnages de Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist vivent désormais de nouvelles aventures sous la plume de David Lagercrantz. En 2015 est sorti Ce qui ne me tue pas, quatrième opus de la saga, sous les critiques : la compagne de l’auteur défunt a dénoncé l’opportunisme de la maison d’édition… et l’incompétence du nouvel écrivain. Ce qui n’a pas empêché le livre d’être tiré à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde, incitant Sony Pictures à ressortir la franchise du placard, sept ans après l’adaptation du premier volet par un certain David Fincher, avec Rooney Mara et Daniel Craig. 

Oubliez cependant ces noms. Tout comme il fait l’impasse sur les second et troisième opus de la saga, Millenium : ce qui ne me tue pas (à cheval entre la suite et le reboot) fait peau neuve : Fede Alvarez (Don’t BreatheEvil Dead) dirige Claire Foy (récemment aperçue dans l’excellent First Man) dans le rôle de la mythique Lisbeth Salander, hackeuse et justicière, qui doit protéger un informaticien et sa création, un logiciel permettant à quiconque le détient d’utiliser toute arme nucléaire dans le monde… Mais cette mission ne se déroule pas comme prévu, et oblige Lisbeth à faire face à un passé qu’elle pensait pourtant derrière elle.

Il y a comme un vide…

Adapter Ce qui ne me tue pas pose bien des difficultés. Bien que l’on nous promette de découvrir les origines de Lisbeth Salander avec ce nouvel opus, il est tout de même nécessaire de rappeler que les deux volets précédents étaient essentiels afin de comprendre la trajectoire de cet intriguant personnage, facilement résumé à son apparence et à ce fameux dragon tatoué, qui déploie ses ailes le long de son dos. Lisbeth Salander n’aime pas les hommes qui n’aiment pas les femmes : le film de Fincher nous l’a bien fait comprendre, et Fede Alvarez vient nous le rappeler en guise d’introduction. Or la lutte de Lisbeth est ensuite devenue bien plus personnelle : elle s’opposait à son père Zalachenko, un truand terrifiant, avec l’aide du journaliste Mikael Blomkvist.

Toute cette histoire est ici complètement absente. Au mieux, nous avons droit à quelques petites références dans les dialogues ou les images (une photo de Mikael et Lisbeth, illustration de leur tumultueuse relation) : si les fans de Millénium ne seront pas perdus, les spectateurs qui n’auront pas lu les livres se sentiront probablement lésés, parachutés au beau milieu d’une histoire dont on aurait manqué le début. Il est pourtant question dans cet opus de retrouvailles entre Lisbeth et sa sœur jumelle Camilla (Sylvia Hoeks, brillante révélation de Blade Runner 2049). La noirceur de la première contraste avec la chevelure blonde platine et la tenue rouge étincelante de la seconde. Elles sont le yin et le yang : l’une s’est détachée du père, l’autre non.

Ce qui ne me passionne pas

Question esthétique, Fede Alvarez déploie la même froideur visuelle que David Fincher. Il lui emprunte même son générique ultra-esthétisé, dans lequel le personnage de Lisbeth apparaît comme se perdant au milieu d’une nuée d’ordinateurs, assurant ainsi une certaine unité avec l’opus précédent. La musique de Trent Reznor et Atticus Ross cède place aux compositions de Roque Baños, elles-aussi beaucoup plus classiques et même insupportables, tant elles inondent le film sans presque aucune respiration. La photographie de Ce qui ne me tue pas est bien souvent obscure et bleutée, tels les paysages enneigés qui se déploient – plus rarement cette fois-ci – devant nos yeux. Un bleu comme les yeux de Claire Foy, dont l’interprétation permet au film de ne pas sombrer totalement dans la paresse : c’est dans les moments d’intimité, comme lorsque Lisbeth se pose quasiment en position fœtale au creux d’une fenêtre dans une boite de nuit, que le réalisateur est le plus personnel.

Pour le reste, Ce qui ne me tue pas bascule sur pilote automatique, à l’écran comme au script, et accumule les scènes d’action sans temps mort (parfois même avec de grosses incohérences). Toute l’intrigue qui entoure la conquête de ce fameux logiciel espion accumule les poncifs du genre (les agences gouvernementales, la trahison…) et ne permet pas à la dimension intime de l’histoire de se déployer suffisamment. Par cette expression, nous désignons notamment la relation entre Lisbeth et Mikael, qui faisait le charme de la saga. Sverrir Gudnason (Borg McEnroe) est ici presque relayé au rôle de figurant, et est par ailleurs loin d’avoir le même charisme que Daniel Craig ou Michael Nyqvist. Son rôle semble avoir été réduit le plus possible au profit de l’histoire familiale de Lisbeth, quitte à laisser perplexe sur sa véritable incidence : le film évoque très (trop) brièvement sa relation avec ses collègues de la revue Millenium (Erika Berger, son amante), à tel point qu’il n’aurait pas été si grave de voir ce personnage complètement effacé du scénario.

Conclusion : difficile de donner corps à Lisbeth Salander sans porter à l’écran ses aventures passées. Thriller classique et sans surprise, Millenium : ce qui ne me tue pas tient son salut à l’interprétation de Claire Foy et Sylvia Hoeks.


Millénium : Ce qui ne me tue pas
Un film de Fede Alvarez
Sortie le 14 novembre 2018

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