[Critique] Mektoub my love – Canto Uno : natur(al)iste ?

Cela faisait 5 ans que l’on n’avait plus revu le cinéaste Abdellatif Kechiche. Après La vie d’Adèle, sa Palme d’or et ses polémiques, l’artiste revient avec Mektoub my love : Canto Uno, présenté à la Mostra de Venise en septembre dernier – première partie d’un diptyque (Mektoub, my love : Canto Duo sera-t-il présenté à Cannes ?).

Été 1994. Amin, jeune étudiant parisien, revient à Sète, sa ville natale. Il y retrouve ses amis d’enfance sous le soleil du sud de la France. Entre coup d’éclat, jalousie, histoires d’amour, détente, baignade, fête, on y suit une jeunesse qui s’amuse, qui profite du temps comme elle peut, bref, qui vit.

Un air de déjà vu ?

Dès La faute à Voltaire, son premier film, puis plus encore dans L’Esquive, on retrouve tous les thèmes, toutes les obsessions propres à Abdellatif Kechiche. L’homme est un cinéaste de la jeunesse, qui se passionne à filmer ses réussites comme ses échecs. Là encore, il règne dans le film cette atmosphère propre au cinéma naturaliste de Kechiche : il réussit à attraper les regards, les mouvements, les non-dits qui en disent plus qu’une tirade de cinq minutes.

Mais comme chaque obsession, on se demande s’il ne va pas parfois trop loin, s’il n’y a pas quelque chose de malsain dans ce regard. En cela, La Vie d’Adèle avait capté toutes les attentions. Car à pousser trop loin ses acteurs, il risque de les perdre. Car à filmer les corps dans tous leur mouvement, il en vient à filmer – à répétition –  leur forme. Caméra fixée sur le derrière de ses actrices, on en vient à se demander quel est l’intérêt. N’y a-t-il pas un air de déjà-vu, un sentiment que l’on a déjà tout dit sur les films de Kechiche ?

Un parfum estival

Et pourtant. Malgré ses lourdeurs, ses cadres de caméra discutables, la non-subtilité de certains dialogues, Mektoub my love est un grand film. On est happé par son univers comme par son ambiance et ses personnages. Le cinéma de Kechiche dépasse le cadre de simple oeuvre cinématographique. Grâce au numérique, la caméra filme des heures et des heures sans s’arrêter jusqu’à arriver au Graal pour un réalisateur : la caméra se fait oublier, tant pour les acteurs que pour le public. Dès lors, ce que Metkoub my love attrape, ce sont des bribes de dialogue, des regards échangés entre deux personnages, de l’imprévu, donc de la vie. Claude Lellouch disait : « la vie est le plus grand cinéaste ». Effectivement, en laissant le naturel envahir l’image, on devient spectateur d’une tranche de vie, de moments qui ont dû se produire et qui doivent, à cette heure même encore, se produire.

Cette réussite tient en grande partie dans le casting de Mektoub my love. Abdellatif Kechiche confirme son rang de plus grand découvreur de talent dans le cinéma français. Sara Forestier et Adèle Exarchopoulos en sont les meilleures exemples, toutes deux César de la Révélation féminine l’année de sortie de La Vie d’Adèle avec Kechiche. Ici encore, donc, on est lavé de tout que pourrait produire un acteur déjà confirmé que l’on aurait déjà vu au cinéma. Dans ce groupe de jeunes, deux acteurs se démarquent avec une force sidérante : Shaïn Boumedine, qui incarne un Amin réservé, timide, gentil et intelligent, et Ophélie Bau qui incarne Ophélie, jeune femme perdue en amour, jalouse mais touchante.

Bien évidemment, enfin, pour être touché par des acteurs, faut-il encore qu’ils soient bien filmés. Kechiche signe une mise en scène gracieuse, baignée dans le soleil du Sud, par des caméras indépendantes et des cadres flottants, mais capte aussi les mouvements, les formes et les regards de ses personnages tout en réussissant à bien les diriger. Cette fois encore, les arts classiques envahissent régulièrement l’univers électrique et vivant du film : tantôt du Mozart, tantôt la photographie argentique, tantôt la littérature, tantôt la poésie qui inonde l’image. Bref, une mise en scène omnisciente, qui touche à tout et essaye tout.

Conclusion : Mektoub my love suscitera, très probablement, des polémiques. Car oui, les femmes n’y sont pas montrées sous leur meilleur jour, Kechiche plus occupé à filmer leur forme. Mais il n’empêche que, malgré tout, il s’en dégage une ambiance vivante, enivrante et électrique. On se vexe, on pleure, on crie, on rit… bref, comme ses personnages, on vit. Un film baigné par la vie.  


Mektoub, my love – Canto Uno
Un film d’Abdellatif Kechiche
Sortie le 24 mars


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