[Critique] Marvin : chronique d’une inspirante éducation

Anne Fontaine aime les rôles de femme, et les actrices, des plus légendaires à celles qui semblent être les plus prometteuses de leur génération. Il serait difficile de poser un terme général sur sa filmographie ; peut-être que prolifique et éclectique seraient les adjectifs les plus justes pour qualifier cette réalisatrice qui ne cesse de nous surprendre. Si la critique n’est pas toujours tendre avec Anne Fontaine, lui reprochant souvent de manquer d’ambition dans ses projets, avec Marvin, elle affirme clairement sa place parmi les plus grands films français de cette année. Anne Fontaine est familière des récits à caractère biographique – on repense au très réussi Coco avant Chanel en 2009. Elle y revient ici, ou presque, car Marvin est une version plus ou moins éloignée du roman En finir avec Eddy Bellegeule d’Edouard Louis. Si on cite Coco avant Chanel, ce n’est pas sans raison, car à la vue de ce nouveau long métrage, on ne peut faire abstraction de l’écho entre les deux films. Ils semblent tenir, l’un comme l’autre, à un seul et même argument : comment s’inventer ?

Martin Clément, né Marvin Bijou, a fui. Il a fui son petit village des Vosges. Il a fui sa famille, la tyrannie de son père, la résignation de sa mère. Il a fui l’intolérance et le rejet, les brimades auxquelles l’exposait tout ce qui faisait de lui un garçon « différent ». Envers et contre tout, il s’est quand même trouvé des alliés. D’abord, Madeleine Clément, la principale du collège qui lui a fait découvrir le théâtre, et dont il empruntera le nom pour symbole de son salut. Et puis Abel Pinto, le modèle bienveillant qui l’encouragera à raconter sur scène toute son histoire. Marvin devenu Martin va prendre tous les risques pour créer ce spectacle qui, au-delà du succès, achèvera de le transformer.

Le déterminisme social comme source d’inspiration

Comment se construire en tant qu’être quand toute votre enfance est socialement et culturellement déshéritée ? Le cœur du nouveau long métrage d’Anne Fontaine, c’est ce portrait d’une société obsédée par la norme, norme qui, pour certains artistes, n’a pas été un obstacle, mais l’occasion de se révéler dans leur souffrance. Chez Marvin, sublimement interprété par Finnegan Oldfield, sa matière inspirante n’est pas la haine qu’il pourrait ressentir pour une famille et un milieu qui l’a toujours rejeté. Au contraire, le personnage qu’il se crée se nourrit de l’amour. Et c’est ce qu’Anne Fontaine s’applique à montrer à l’écran. Il y a de l’amour dans cette famille, et c’est pourquoi Marvin veut rentrer. Mais il ne peut plus rentrer en tant que Marvin Bijoux, il doit être  Martin Clément, une nouvelle version de lui-même.

Cette nouvelle version, nous la voyons se construire à l’écran, et c’est en cela que le film d’Anne Fontaine est une chronique : les scènes clefs de l’enfance de Marvin, celles qui ont été décisives, et qui ont forgé son éducation, défilent à l’écran. On saisit la logique du quotidien d’un milieu social qui ne faisait qu’étouffer cet enfant. Jusqu’au final, le théâtre, la scène, qui devient le lieu de toute l’expression de sa haine et de son amour. Cette construction en montage parallèle, qui alterne passé et présent, permet de poser la question du comment et pas seulement du pourquoi. Certes, Marvin est rejeté par sa famille à cause de son homosexualité apparente mais Anne Fontaine ne fait pas de ça son cheval de bataille. C’est la différence de Marvin en tant qu’être, non pas uniquement sa sexualité, qui a fait de lui ce qu’il est et qui a forgé ses relations avec sa famille, et avec la société. La cinéaste a su trouver dans cette déchirure et cette tentative de le déconstruire la force de son identité. Pour Anne Fontaine, le déterminisme social n’existe qu’à moitié. Ce n’est pas un obstacle, mais un tremplin.

La beauté masculine 

La différence de Marvin est parfaitement portée à l’écran par les deux acteurs, Finnegan Oldfield et Jules Porier, qui ont tous deux une beauté atypique, une beauté froide. Anne Fontaine a la capacité de mettre en scène les hommes pour en tirer une vraie substance cinématographique. Chaque rôle masculin arrive à prendre son ampleur et à briller, les rôles secondaires (interprétés par Vincent Macaigne, Grégory Gadebois et Charles Berling) sont tout aussi hypnotisants que Marvin. Presque à la manière d’un documentaire, chaque personnage se détache du décor, et est mis en valeur. Marvin est immobile, tous les personnages gravitent autour de lui, et lui se nourrit de chacun d’eux. Chaque prestation d’acteur vient se fondre dans celle de l’autre et y trouver sa complémentarité.  Ils se mettent mutuellement en valeur, et cela forme une harmonie qui sublime chaque plan du film. Bien évidemment, la beauté des plans contribue à cette atmosphère sensuelle et froide, chaque mouvement est sophistiqué : c’est l’enjeu du frottement entre le réel et fantasme. Finnegan incarne parfaitement cette constante confrontation du quotidien. Le corps est un objet étrange et incontrôlable.

Conclusion : dans son nouveau film, Marvin ou la belle éducation, Anne Fontaine célèbre la beauté du corps de l’acteur, et sa capacité à être son propre mythe. Touchant et sublime. 

Marvin ou la belle éducation
Un film d’Anne Fontaine
Sortie le 22 novembre 2017

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