[Critique] L’Opéra : la prise de la Bastille par J.S Bron

En janvier 2015, Jean Stéphane Bron pousse la porte d’une institution parisienne, celle de son célèbre opéra : Bastille. La vedette, dans ce documentaire, c’est le lieu, et son lien social avec les citoyens qui est en danger. C’est dans un premier temps en éclaireur qu’il arrive, pour se familiariser avec les lieux, découvrir les visages, et profiter du calme avant la tempête de la nouvelle saison. Une année durant, Jean Stéphane sonde la moindre pièce de l’Opéra de Paris, et dévoile les entrailles de cette grande institution, des ficelles d’une entreprise du spectacle, au spectacle des corps.

Construction et déconstruction de l’illusion

Dans ce beau documentaire, tout est affaire de montage. A la manière d’un Wiseman, Jean Stéphane Bron s’oppose à la vision sans sujet, et éprouve un réel intérêt pour la mise en place d’un dispositif d’écriture autour d’un lieu institutionnel. Il construit une mosaïque, dénuée de tout commentaire et intervention directe du cinéaste. Il est là dans le geste filmique mais jamais n’envahit le champ. Sa caméra participante prend place au cœur des conversations mais ne se manifeste jamais à l’écran. Il ne cherche pas à créer un contact entre le sujet filmé et le sujet filmant. A l’image de Stéphane Lissner (directeur de l’Opéra de Paris), Bron est au montage le maître de l’institution. Il est au cœur de la création, mais s’efface du résultat final. Le documentaire épouse à la perfection les formes d’une saison à l’Opéra de Paris, comme si la salle de montage plaçait un miroir entre le film et son objet, ou en éponge, s’imbibant de chaque événement qui vient perturber le mécanisme de cette machine culturelle.

La caméra de Jean Stéphane ne filme souvent que des fragments de corps en très gros plan. Il se lance dans une entreprise de déconstruction de l’illusion du spectacle par la construction même de son documentaire.  Il a à sa disposition des corps et des objets, des prises de vue qu’il doit lui aussi modeler. On montre les corps dans leur souffrance, une poitrine qui tente vainement de se décoller de son costume, une voix que l’on martyrise jusqu’au salut. Au montage, Bron alterne entre séquences des spectacles et séquences en coulisses, qui dévoilent l’organisation et l’équipe autour. Aussi, il défait l’illusion du spectacle, montrant que tout est calculé pour parfaire le mensonge et le mystère d’un spectacle de perfection servi aux centaines de spectateurs chaque soir. Il fait de Paris ses propres interludes, les plans de coupe sur la ville viennent comme plans de transition entre deux séquences de numéro. Le montage élabore des relations qui mettent au jour la facticité du spectacle. Il insert des plans directement pris dans le réel, qui viennent rappeler que toute la magie n’appartient qu’à une plus vaste entreprise culturelle.

« Suivez mon regard, vous voyez l’intention ? »

Autour d’une table, Jean Stéphane Bron filme une conversation, qui tourne vite au débat, entre le directeur de l’opéra et les différents membres de l’administration. Un débat entre la créativité artistique, les profits que veulent générer les producteurs, et le prix d’accès aux spectacles, ce qui engendre un conflit d’intérêt. Jean Stéphane dévoile l’institution vue dans sa dimension pragmatique. A ce titre, l’Opéra s’avère être constitué d’une mosaïque, éparpillement du sens, pas dans son unicité mais dans son éclatement permanent, lié à la confrontation entre présence concrète des corps et incarnation de l’institution. Dans le monde de l’art, aujourd’hui, la rentabilité prend presque voir autant de place que la production artistique en elle-même et ne laisse plus le temps à l’artiste, ici entre autres, Benjamin Millepied, de créer. Il doit produire et penser rentabilité. Y aurait-il une incapacité aujourd’hui de faire de l’art pour l’art ?

En baladant sa caméra, Jean Stéphane montre comment ces lieux sont investis d’une présence humaine et concrète des corps. C’est au travers de ces corps filmés que s’exprime l’idée abstraite d’un lieu institutionnel. On ne sort jamais des murs de l’Opéra, à l’image des gens qui y vivent et en font un microcosme. L’opéra est le lieu de toutes les passions, un monde à part qui crée sa propre dramaturgie. C’est un cinéma du lien et du collectif où la mosaïque de corps permet de mettre au jour les ambivalences du réel, l’ambivalence entre individu et institution.

Conclusion : sans imposer sur le réel un discours univoque, Jean Stéphane Bron fait le compte-rendu d’une saison à l’Opéra de Paris, l’activité d’une institution qui s’élabore dans une mosaïque de situations, de la rencontre à la confrontation.

L’Opéra
Un film de Jean Stéphane Bron
Sortie le 5 avril 2017

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