[Critique] Les garçons sauvages : péninsule transgenre

Pénétrer dans l’univers de Bertrand Mandico, c’est accepter de remettre en question tout ce à quoi le cinéma habitue nos yeux, c’est se laisser aller à une aventure protéiforme, excitante et à la fois dérangeante pour les sens. Comme toute expérience inhabituelle et déstabilisante, celle des Garçons sauvages ne touchera pas une pluralité de publics et laissera froid le plus réticent. C’est bien pourquoi le premier long métrage de Mandico est nécessaire dans le paysage cinématographique, qui plus est français, pour semer le désordre et libérer les mœurs…

Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…

Garçons de contrefaçon

Les Garçons sauvages, c’est le titre d’un roman de William Burroughs publié en 1971. Si le film de Bertrand Mandico en propose une vision très libre, son intention témoigne du même élan marginal, novateur et désinhibé que celui de la Beat Generation, dont l’auteur demeure une figure phare. Dès la scène d’ouverture, qui se plaît à sur-esthétiser l’atroce, la bande d’adolescents apparaît comme prête à tout et indépendante, leurs actes oscillant sans cesse entre plaisir et violence.

Pour le spectateur qui ne reconnaîtra pas les visages de ces garçons, il ne devinera pas – dans un premier temps – qu’ils sont incarnés par des filles. Il est dommage de gâcher la surprise à ceux qui n’auraient pas eu écho du casting en amont, mais nécessaire de mettre l’accent sur ce choix intéressant qui fait par ailleurs l’atout majeur du film. Romuald (Pauline Lorillard), Jean-Louis (Vimala Pons), Hubert (Diane Rouxel), Tanguy (Anael Snoek) et Sloane (Mathilde Warnier) ont tout de jeunes hommes ; la voix, la posture, le physique (grâce aux costumes taillés pour gommer les attributs féminins) et par dessus tout, une désinvolture que cherchera à estomper le capitaine (Sam Louwyck), chargé de les prendre en main. Cette métamorphose est le fruit d’un travail mené par le réalisateur auprès des actrices, qu’il acheva simplement en leur coupant les cheveux.

Le décalage des genres, inhérent au film ne s’illustre pas uniquement à travers ce jeu entre masculin et féminin. Il investit en effet la nature luxuriante de l’île où la végétation érotisée à outrance se verra devenir le berceau onirique de la transformation des protagonistes. Sur la mer, à bord du bateau du capitaine, comme sur la terre incarnée de cette île aux plaisirs, tout prend une allure de carton pâte animée, unique et envoûtante. Sans jamais chercher à atteindre un niveau de crédibilité proche de nos repères du réel, le film met en scène un voyage tout à fait efficace et charmant au sein même, semble t-il, de l’esprit expérimentateur de son réalisateur, son véritable capitaine.

Une hybridité débordante

Avec déjà plusieurs courts métrages et clips à son actif (quelques titres donnent le ton : Prehistoric Cabaret, Y a-t-il une vierge encore vivante ? ou encore Notre-Dame des hormones), Bertrand Mandico a su développer un univers singulier et organique. Mais ce foisonnement formel qui se réapproprie, certes, multiples influences dans une cuisine unique, ne laisse guère de place au répit, ni à l’imagination du spectateur.

Prenons d’abord le choix du 16mm (de son grain poussiéreux) et celui du noir et blanc qui laisse place à quelques séquences en couleur aux ambiances lumineuses violettes, bleues… proches de la fantasmagorie giallo (sous-genre originellement italien, mêlant intrigue policière, horreur sanglante et érotisme, appuyés par une ambiance visuelle et sonore exagérément stylisée). Ajoutons à cela une musique très présente, elle aussi protéiforme (à l’efficacité électronique notable) et des décors qui – comme dit précédemment, regorgent de détails inventifs. Difficile de garder une image claire du film en le quittant, tant l’esprit et les rétines sont chargés. Et que nous enseignent les Garçons sauvages ? Le réalisateur se défend de ne pas vouloir calquer un discours ou un message sur ses images, si ce n’est celui qu’y verra le spectateur. Les possibilités ouvertes par la destinée féminine des personnages semblent alors seulement résider dans l’aspect sensuel de leur nouveau corps, puisqu’elles semblent bien vouloir rester des filles sauvages

Conclusion : à l’occasion de son premier long métrage, Bertrand Mandico délivre une rêverie agitée à l’esthétique aussi remarquable qu’excessivement bavarde. Une intention de plasticien bienvenue qui, en refusant de concilier son propos, peut perdre l’intérêt du spectateur au fil de l’aventure.


Les Garçons sauvages
Un film de Bertrand Mandico
Interdit aux moins de 12 ans
Sortie le 28 février 2018


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One thought on “[Critique] Les garçons sauvages : péninsule transgenre

  1. Bonjour,

    Suspiria n’est pas un giallo, il ne correspond ni aux codes esthétiques ni scénaristiques instaurés par les réalisateurs concernés dont fait parti Dario Argento.
    De plus, il parait compliqué de classer le giallo comme un genre étant donné son manque de cohérence générique et historique, il s’agit à la rigueur d’un sous-genre ou alors, comme disent les italiens, d’un « filone ».

    Enfin, Les Garçons Sauvages n’est pas tourné en 35mm mais en 16mm.

    Bonne fin de journée à vous.

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