[Critique] Les Frères Sisters : le western à la française ?

Jacques Audiard est aujourd’hui l’un des réalisateurs français les plus reconnus : après avoir reçu le César du meilleur réalisateur en 2006 et 2010 pour ses films De battre mon cœur s’est arrêté et Un Prophète, il remporta également la Palme d’or du Festival de Cannes avec son film Dheepan en 2015. Autant dire que son nouveau film, Les Frères Sisters, était attendu depuis des mois, d’autant plus que la nature de cette réalisation peut surprendre : en adaptant le livre homonyme de Patrick deWitt, Jacques Audiard s’attaque cette fois-ci au genre du western, et prend sous son aile un casting américain, de Joaquin Phoenix à Jake Gyllenhaal, en passant par John C. Reilly et Riz Ahmed. 

Nous sommes dans les années 1850. Eli (John C. Reilly) et Charlie (Joaquin Phoenix) Sisters sont deux frères et deux tueurs professionnels sans pitié, travaillant pour un homme mystérieux appelé le Commodore, dont ils suivent les ordres sans broncher… ou presque. Car leur nouvelle affaire pourrait bien changer les choses : les frères Sisters sont chargés de tuer un chercheur d’or (interprété par Riz Ahmed) se dirigeant vers la Californie. Leur collègue, Morris (Jake Gyllenhaal), est déjà sur ses traces, et est censé le retrouver et le garder à l’oeil avant que les frères Sisters ne viennent finir le travail…

Revisiter le Far West 

Le western, sous la patte de Jacques Audiard, prend de nouvelles couleurs : si le réalisateur reprend les principaux codes du genre, c’est pour mieux jouer avec. L’ambiance du Far West est là et bien retranscrite, avec les maisons en bois, les chevaux attelés aux chargements et les grands espaces, mais le réalisateur n’en fait pas sa priorité, abandonnant les couchers de soleil dans le désert et les gros plans sur les bottes à éperons. On n’échappe pas aux scènes de combat, mais là encore elles sont revisitées de manière originale – on pense notamment à la scène d’ouverture, où les lumières créées par les tirs de pistolets viennent ponctuellement mettre fin à l’écran noir et éclairer vaguement les silhouettes de ceux qui deviendront les protagonistes. Enfin, Jacques Audiard joue avec le schéma narratif commun de la recherche d’un ennemi à tuer, supposé aller crescendo jusqu’au duel.

Toutefois, l’atout majeur du film est indéniablement le portrait des deux personnages principaux et de la relation qu’il entretiennent. Jacques Audiard doit toutefois attribuer une partie de ce mérite à l’auteur Patrick deWitt, dont le livre Les Frères Sisters, publié en 2011, brossait déjà deux portraits magnifiquement complexes de deux tueurs dotés de conscience, unis par un lien fraternel indestructible, malgré leurs différences frappantes. L’évolution de Charlie et Eli Sisters est un bonheur à regarder à l’écran, principalement grâce aux performances de Joaquin Phoenix et John C. Reilly, parfaitement choisis pour les rôles. Les Frères Sisters met en question le stéréotype du cow-boy virile et sans pitié, sans le casser complètement : s’en dégagent des scènes de violences combinées à des passages plus doux, plus psychologiques, le tout avec un bon équilibre.

Une intrigue lissée et affadie

Si Jacques Audiard fait un effort indéniable pour apporter une certaine fraîcheur au genre très stéréotypé du western, la sobriété qu’il y apporte réduit l’impact du film et ne nourrit pas le spectateur de nombreuses scènes ou plans inoubliables, comme c’était le cas par exemple pour Hostiles, sorti en mars dernier, et ses magnifiques paysages. Même la scène reproduite sur l’affiche du film semble moins impressionnante que prévue sur grand écran. Qui plus est, cette sobriété met encore plus en avant la fadeur du scénario et de l’intrigue, véritable faiblesse des Frères Sisters.

La base, c’est-à-dire le livre de Patrick deWitt, était une source extrêmement riche, tant sur la construction des personnages que sur l’intrigue ou le contexte historique. On regrette donc certains choix de la part des scénaristes, qui semblent avoir lissé l’oeuvre littéraire, la rendant moins violente, moins complexe, moins marquante. Beaucoup de questions restent alors en suspens, menaçant presque la logique de l’intrigue, que ce soit concernant les parents – et surtout le père – des deux frères, le personnage du Commodore ou celui de Mayfield, cet homme, transposé en femme (jouée par Rebecca Root) dans le film, que Charlie et Eli rencontrent sur leur route. Enfin, le film aborde le sujet très intéressant de la ruée vers l’or, mais les scénaristes ne l’utilisent que comme cadre de l’action, sans lui donner de profondeur. Le personnage du chercheur d’or interprété par Riz Ahmed, notamment, semble particulièrement superficiel et ne permet pas de comprendre la réalité de l’époque, l’ambition et les déceptions de ces hommes aspirant à la richesse et à une vie nouvelle.

De manière générale, Jacques Audiard et ses scénaristes semblent n’avoir d’yeux que pour leur protagonistes, oubliant que les personnages se construisent également grâce aux rencontres qui jalonnent leur vie et leur voyage. L’intrigue est considérablement resserrée et manque par là-même d’un peu de rythme : en résumé, il ne se passe pas grand chose.

Conclusion : si la réalisation de Jacques Audiard est intelligente et les performances de Joaquin Phoenix et John C. Reilly impeccables, Les Frères Sisters ne marque pas les esprits autant qu’il aurait pu, la faute à un scénario qui lisse un peu trop l’intrigue du livre dont le film est adapté.

Les frères Sisters
Un film de Jacques Audiard
Sortie le 19 septembre 2018

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