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[Critique] Les Filles du Docteur March : se réapproprier son histoire

Muse et co-scénariste de Noah Baumbach (Frances HaMistress America), Greta Gerwig vole désormais de ses propres ailes à Hollywood. Sacrée d’un Golden Globe (meilleur film musical ou comédie) pour Lady Bird, sa première réalisation en solo, elle a également offert celui de la meilleure actrice à Saoirse Ronan qui y tenait le premier rôle. Et ce n’est pas un hasard si les deux jeunes femmes se retrouvent aujourd’hui avec Les Filles du Docteur March

Gerwig le disait au Figaro : “Sans Jo March, je ne serais ni scénariste, ni réalisatrice”. Cela pouvait sembler être lourde tâche pour elle que d’adapter le roman de Louisa May Alcott, déjà porté quatre fois à l’écran (sans compter toutes les autres déclinaisons en séries ou dessins animés !). Et pourtant, la cinéaste s’en sort remarquablement, s’appropriant un roman fleuve avec panache… et devenant le miroir de ces quatre sœurs, ces “petites femmes” (le titre original est Little Women) : Jo, Meg, Amy et Beth March. On les suivra tantôt pendant leur adolescence, tantôt pendant leurs premières années en tant qu’adultes, avec pour fil rouge l’histoire de Jo, alter-ego de Louisa May Alcott, bien décidée à devenir auteure…

Une famille formidable

Elles ont toutes leurs idéaux, leurs perspectives de vie, et pourtant… les quatre sœurs March sont inséparables. Il y a Jo (Saoirse Ronan, fidèle acolyte de Gerwig), celle qui ne veut pas se plier aux conventions, conserver son indépendance et devenir auteure, au grand déplaisir de l’acariâtre tante March (Meryl Streep). Meg (Emma Watson, inévitable Hermione Granger dans la saga Harry Potter), est un peu comme la deuxième mère de la famille, et resplendit d’un amour pour chacune de ses sœurs. Quant à Amy (Florence Pugh, révélation de Midsommar), elle est le vilain petit canard : tantôt aimante, tantôt jalouse, en particulier de sa sœur Jo, elle aussi souhaite vivre de son art, la peinture. Et il y a Beth (Eliza Scanlen, hypnotisante dans la série Sharp Objects), la plus discrète, timide, qui se réfugie dans ses jouets et la musique, grande joueuse de piano.

Bien que Jo soit la narratrice de cette histoire, Greta Gerwig a à cœur de développer l’histoire de chacune des sœurs et doit déjà une grande partie de la réussite de son film au talent de son casting, dont l’alchimie à l’écran est indéniable. La réalisatrice nous fait suivre leur histoire sur deux strates temporelles, qui se différencient à l’écran par la (superbe) photographie du français Yorick Le Saux (Personal Shopper, High Life). Dans le passé, lorsque les sœurs sont encore adolescentes et réunies, les couleurs sont bien plus chatoyantes, la caméra bouge de manière bien plus vive. La musique d’Alexandre Desplat, elle aussi, est particulièrement envoûtante et joyeuse. Bref, toutes les scènes chez les March sont pleines de vie et de bonté. À l’image de Marmie (Laura Dern) et de sa servante Hannah (Jayne Houdyshell), dont l’amour et la générosité resplendissent à chaque instant. Greta Gerwig crée ainsi une petite bulle qu’on n’aimerait ne jamais percer, et pourtant…

J’aurais voulu être une auteure…

Cette idylle n’est pas éternelle et chacune de ses femmes doit devenir maîtresse de son histoire. C’est avant tout ce message que Greta Gerwig cherche à transmettre. Les sœurs March évoluent dans une société dans laquelle les hommes sont rois, où le mariage est, selon tante March, davantage “une opération financière” pour s’assurer une belle vie plutôt qu’une histoire d’amour. Meg craint de nuire à son mariage à cause de ses dépenses, Amy est partagée entre “amour” et “raison”, Jo se confronte à des règles d’écriture établies par des hommes et ses histoires ne doivent pas “choquer” le lectorat. Le patriarcat gravite autour d’elles tout comme les hommes qui les courtisent : il y a le charmant Laurie, campé par Timothée Chalamet, le voisin qui s’attire les faveurs de chacune des sœurs (son introduction dans le foyer des March est hilarante !), le professeur Friedrich Baehr (Louis Garrel, encore un français !)…

Film fleuve (2h14 !), Les Filles du Docteur March n’ennuie pourtant jamais ! Et c’est dans son dernier tiers, lorsque les sœurs surmontent une épreuve qui les touche et que chacune trouve ce à quoi elle aspire, que Greta Gerwig est des plus efficaces. En témoigne l’une des dernières scènes, pendant laquelle Jo négocie les détails de son contrat et les droits d’édition de son roman auprès d’un éditeur (évidemment un homme blanc aux cheveux grisonnants) qui n’a honnêtement pas grand chose à faire d’histoires de bonnes femmes. Une scène particulièrement saisissante puisqu’elle elle semble toujours autant actuelle, étant donné la sous-représentation des femmes cinéastes dans l’industrie. Un bon complément en vue du documentaire à venir en février, Tout peut changer : et si les femmes comptaient à Hollywood, que nous avions adoré découvrir lors du dernier Festival de Deauville

Conclusion : avec Les Filles du Docteur March, Greta Gerwig signe une relecture fraîche et captivante du roman de Louisa May Alcott !

Gabin Fontaine

Les Filles du Docteur March
Un film de Greta Gerwig
Durée : 2h14
En salles le 1er janvier 2019

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