[Critique] Leave No Trace : les larmes que cache la forêt

Debra Garnik est une habituée du Festival de Deauville : ses deux premiers films de fiction, Down to the Bone et Winter’s Bone, avaient tout deux étaient sélectionnés en compétition des éditions 2004 et 2010 du festival normand. Jamais deux sans trois : sa dernière réalisation, Leave No Trace, n’a pas fait exception cette année. S’il n’a remporté aucun prix, le film, adapté du livre homonyme de Peter Rock, a été bien reçu du public. Verdict ?

Tom (Thomasin McKenzie), une jeune adolescente, et son père (Ben Foster) vivent depuis quelque temps dans une forêt publique en Oregon, dormant dans une tente, récoltant sur place des champignons ou du bois, et sortant très rarement faire quelques provisions. Mais ce mode de vie est illégal, et la police finit par découvrir leur campement. Ils tombent alors entre des mains bienveillantes qui cherchent à les aider en les logeant dans une maison digne de ce nom. La jeune fille estime toutefois qu’elle et son père étaient heureux et n’avaient pas besoin d’être secourus. Mais en est-elle sûre ?

Comme un air de déjà-vu

Un père souhaitant élever ses enfants différemment, hors de la société, dans la nature, appelant à un retour aux sources, ça ne vous rappelle rien? Le sujet avait déjà été abordé en 2016 par Matt Ross dans son très bon Captain Fantastic, d’ailleurs doublement récompensé au Festival de Deauville. Puis Destin Daniel Cretton avait surenchéri avec un Château de verre qui reprenait le même thème en le présentant sous un autre jour : cette éducation alternative instaurée par le père, interprété par Woody Harrelson, relevait plus de l’échec que du choix, comme c’était le cas pour le personnage de Viggo Mortensen dans Captain Fantastic. Dans Le Château de verre, le père vivait différemment car il ne savait pas vivre normalement, notamment à cause de ses problèmes d’alcool, et ses enfants ne se plaisaient pas dans ce style de vie.

Le sujet semble donc être particulièrement populaire ces derniers temps et l’intrigue de Leave No Trace ressemble un peu trop à ses prédécesseurs : là encore, on a affaire à un père au lourd passé, à la personnalité complexe, qui ne semble pas être capable de vivre une vie normale en société. Il a créé une relation fusionnelle avec son ou ses enfants, qui sont complètement adaptés à ce mode de vie particulier et semblent s’y plaire. À un certain point, la famille est obligée de s’adapter à la vie en société, et réussit plus ou moins bien. Les interrogations du spectateur sont à chaque fois les mêmes : la famille finira-t-elle par changer ou retournera-t-elle à son mode de vie alternatif ? Les différents membres resteront-ils soudés ou seront-ils séparés par ce choix ?

Sobriété et douceur

Malgré tout, Debra Granik réussit à soigner la direction des acteurs et la mise en scène pour proposer un film délicat et agréable. Les deux personnages principaux sont particulièrement touchants. Après l’avoir vu dans l’excellent Galveston, également présenté au Festival de Deauville, Ben Foster livre encore une fois une performance impressionnante de justesse : il interprète son personnage, qui souffre d’une forme de trouble de stress post-traumatique, avec une sobriété et une émotion brute qui le rendent vrai et poignant. Belle découverte également pour l’actrice Thomasin McKenzie, dont le jeu est aussi dans la retenue. À eux-deux, ils forment un duo efficace, et réussissent à transmettre beaucoup en peu de mots, apportant une belle complexité à cette relation père/fille.

La réalisation et la photographie de Leave No Trace sont également sobres, légèrement convenues mais intelligentes. Sans surprise, la nature se voit opposée à la ville : le vert omniprésent, la lumière chatoyante et chaleureuse qui transperce le feuillage des arbres, les formes courbes, en mouvement, doivent à plusieurs reprises laisser place aux constructions grises, immobiles et rectilignes. Mais la ville n’apparaît pas nécessairement comme un lieu d’emprisonnement ou de tristesse, mais simplement différent : les gens que Tom et son père y rencontrent ne sont d’ailleurs pas mauvais et tentent même de les aider au mieux, si bien que la jeune fille ne s’y déplaît pas totalement. Quant à la forêt, source de vie et de liberté, elle prend parfois des airs de jungle étouffante ou de labyrinthe angoissant ; elle devient un lieu où l’on s’engouffre, où l’on disparaît, et symbolise la lutte du père, qui ne parvient pas à s’en échapper malgré ses efforts. De manière générale, Debra Granik privilégie le calme, la douceur et l’entraide dans une réalisation apaisante ; un effort, selon elle, pour convaincre une société américaine méfiante que l’Homme peut être – et est – naturellement bon.

Conclusion : Leave No Trace a déjà été vu auparavant dans des réalisations similaires et ne s’en démarque pas notablement. Cela n’empêche pourtant pas la réalisatrice de proposer un film agréable et doux, aux personnages bien construits et très bien interprétés, et à la mise en scène soignée.

Leave No Trace
Un film de Debra Granik
Sortie le 19 septembre 2018

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