[Critique] Le grand bain : à contre-courant

Si lors de l’annonce de sa sélection Hors Compétition au Festival de Cannes, beaucoup s’étaient étonnés de la présence d’une comédie française dans le mythique festival de cinéma d’auteur, force est de constater, aujourd’hui, qu’il avait toute sa place. Car Le Grand Bain ne tombe pas dans le piège des comédies tricolores récentes, à base de blagues potaches et communautaristes mais au contraire touche par sa justesse et surprend par son cynisme. Une vraie réussite, qui devrait servir d’exemple.

Bertrand (Mathieu Amalric) est un quadra, marié et père de deux enfants, qui souffre depuis 2 ans d’une violente dépression. Alors qu’il ne survit qu’à base d’anti-dépresseurs et autres médicaments, il découvre l’existence d’un club dans la piscine municipale du coin, dont la discipline est… la natation synchronisée masculine ! Avec ses acolytes, tout aussi perdus dans la vie que lui, il se prend au jeu et s’imagine représenter la France aux championnats du monde.

Se jeter à l’eau

Derrière Le Grand Bain se trouve en fait un acteur : Gilles Lellouche. S’il était déjà passé derrière la caméra à quelques occasions, toujours accompagné, il livre ici son premier film en tant que seul réalisateur. À ses côtés se presse le haut du panier du cinéma français : avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade, Phillipe Katerine, Virginie Efira, Leïla Bekthi et Felix Moati complètent ce casting sur mesure que le réalisateur exploite avec talent. Car qui de mieux qu’un acteur pour filmer avec justesse et sans fioriture un acteur ? Lellouche ne cherche pas à magnifier ses (anti)héros, et les filme régulièrement en contre-plongée, sans maquillage, avec leur rondeur et leur imperfection. Tout est là pour appuyer sur l’aspect loser de ses personnages, auxquels on s’attache profondément.

Pour autant, filmer sans superficialité ne veut pas nécessairement dire mise en scène naturaliste. Au contraire, pour son premier long métrage, Lellouche surprend avec des partis pris osés et efficaces : les zooms rapides pour métaphoriser l’intériorité d’un personnage, les recadrages pour déplacer l’attention, un montage ultra vif et rythmé au son d’une musique très lyrique (composée avec brio par l’américain Jon Brion, déjà à l’oeuvre sur Magnolia de PTA ou Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry). La photographie du film est donc raccord avec son réalisateur et, outre les cadres, la lumière brille par sa vivacité, sa saturation (bleu profond, rouge vif, vert fluo). Lellouche est allé chercher Laurent Tangy, talentueux chef opérateur déjà à l’origine de la photographie des blockbusters français récents La French ou HHhH. Un souci du détail qui se remarque et s’apprécie.

Clair comme de l’eau de roche

Pour autant, Lellouche met tous ces effets et sa mise en scène au service total de son scénario, grand point fort du film. Si en sortant de la salle, on se dit qu’on tient le grand feel-good movie de l’année, il faut cependant se rappeler tout ce qu’on a enduré pour y arriver. Le film est beaucoup plus cynique que ce qu’il laisse à penser, et rappelle les grandes comédies britanniques (notamment des Monty Pithon et de Terry Gilliam). Si le film flirte parfois avec l’absurdité, cette dernière reste suffisamment bien dosée pour ne pas décontenancer.

Mais ce qui marque plus que les situations, ce sont les personnages. Véritables losers, ils incarnent tout ce que la société française ne veut pas voir : des personnes victimes de dépression, alcooliques, violentes, des mauvais pères, des gens perdus, voleurs, sans confiance en eux. La force du film est, qu’à l’écran, Lellouche les traite avec douceur et une tendresse poétique. On est rempli d’empathie pour ces personnages. Et c’est là où les acteurs interviennent, délivrant des performances au sommet. En tête de liste, Amalric – le personnage principal – impeccable comme toujours, mais dans un registre différent de ce à quoi il est cantonné (souvent une caricature de l’artiste perché). On note aussi le rôle de Guillaume Canet, de loin son meilleur rôle et sa meilleure performance de l’année.

Conclusion : en bref, Le Grand Bain est loin de la comédie facile et potache attendue. C’est un film riche, surprenant, cynique et pas nécessairement joyeux. Un portrait touchant d’une bande de losers, qui trouveront dans le vivre-ensemble leur plus grande force. Un exemple, tant dans la morale du film que dans le film lui-même : on mérite plus de comédies françaises ainsi !


Le grand brain
Un film de Gilles Lellouche
Sortie le 24 octobre 2018


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *