[Critique] Le Daim : un style de malade

Seulement un an après Au Poste, Quentin Dupieux, probablement le réalisateur actuel le plus excentrique et excitant du cinéma français, présente, en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs lors du 72e festival de Cannes, son dernier film Le Daim avec Adèle Haenel et Jean Dujardin. Ce film tranche avec son dernier puisqu’ici il est question d’un autre registre : le slasher, sous-genre du film d’horreur qui met en scène des meurtres à l’arme blanche. Mais l’horreur absurde à la Dupieux est-elle séduisante ?

Le Daim raconte l’étrange histoire de George (Jean Dujardin), 44 ans, obsédé par son blouson en daim fraîchement acquis, avec qui il développe peu à peu un projet radical (oui, avec le blouson…).

L’absurde réaliste

Tourné rapidement avec un petit budget et des moyens techniques limités, Dupieux a pensé son film comme un premier film (c’est en réalité son 8e). Le Daim marque t-il un renouveau, un point de rupture dans sa filmographie ? Plutôt le début d’une évolution pour son cinéma, en réalité. Quentin Dupieux se considère toujours comme amateur malgré tous les films qu’il a réalisé. Il a passé presque 20 ans à affiner son style, à l’expérimenter, à se chercher. Depuis Au Poste, même si ce film était également vecteur d’expérimentation pour lui (dans le travail du dialogue notamment), on sent une certaine envie d’ouvrir son cinéma, de rendre son univers plus parlant, invitant ainsi plus de spectateurs. L’humour est toujours absurde, barré, mais plus accessible que lors de ses débuts.

Le Daim va totalement dans ce sens, rendant l’absurde “réaliste”.  Il ne s’agit pas comme dans Rubber, son troisième film, de pneu vivant qui tue des gens, mais d’un homme qui pète les plombs. Pour ce faire, il va minimiser l’utilisation du non-sens qui lui est si cher pour présenter des situations comiques, excentriques mais finalement explicables (dans la mesure du possible) et surtout compréhensibles de tous. L’humour « psychologique » est moins hermétique et permet même quelque part l’étude de la folie des personnages, marquant encore plus les emprunts réalistes du film. Le Daim est finalement très 1er degré, flirtant avec l’absurde et l’irrationalité qu’affectionne tant Quentin Dupieux mais seulement vis à vis des personnages et des situations plus que sur l’univers qu’il développe, ce dernier étant lui, plutôt réaliste (un homme qui s’exile dans un chalet à la montagne). Tout ça lui permettant de démocratiser son cinéma au plus grand nombre, et ça fait mouche.

L’humour par l’image

Le Daim est donc très important dans l’univers de Dupieux mais l’est également pour les comédies françaises. Dans un monde où la majorité des ressorts comiques résident dans l’interprétation des acteurs et les dialogues, le réalisateur est à contre-courant et livre un comique de situation et de geste millimétré où l’image et la mise en scène sont vecteurs de rire, cas très rare qui mérite d’être souligné. Dupieux ne filme pas la folie, il l’incarne avec sa caméra soulignant à chaque plan l’obsession de Dujardin pour son blouson et la folie qui commence progressivement à l’habiter. Là où dans Au Poste il nous avait prouvé qu’il était excellent dialoguiste, Dupieux nous montre ici toute la puissance comique de sa mise en scène.

La présence de Jean Dujardin et donc sa collaboration avec Dupieux est également un atout de taille. Après avoir fait briller Poelvoorde dans Au Poste, c’est au tour de Dujardin de livrer une prestation exceptionnelle. On le savait performant dans le comique de situation, depuis OSS 117 ou The Artist, adoptant un jeu très corporel mais là, ce rôle était fait pour lui, chacune de ses mimiques allant provoquer un rire ou un sourire chez le spectateur. Et le voir également flirter avec des genres comme l’horreur est un pur bonheur de cinéphile et de spectateur. Adèle Haenel crève aussi l’écran, livrant une prestation nuancée épaulant avec brio son partenaire pour aboutir à un des meilleurs duos dans ce qui sera probablement la comédie française la plus originale de l’année.

Conclusion : Le Daim, dans sa cruauté et son humour noir, nous fait rire à gorge déployée. On sort de ce plaisir cathartique presque frustré du moins on en redemande.  Vivement le prochain!

Le Daim
Un film de Quentin Dupieux
Sortie le 19 juin 2019
Durée : 1h17

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