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[Critique] L’Adieu : il faut tenter de vivre

Awkwafina, l’actrice principale de L’Adieu, vient tout juste de décrocher le Golden Globe de la meilleure actrice dans un film musical ou comédie. Elle est d’ailleurs la première actrice d’origine asiatique (elle est née à New-York, son père était sunoaméricain et sa mère sud-coréenne) à remporter une telle récompense aux États-Unis ! De quoi rattraper une règle illogique qui veut que, comme le film soit tourné en majorité dans la langue chinoise, ne soit relégué dans la catégorie « meilleur film en langue étrangère » alors qu’il est produit par le studio américain A24. Dommage pour le premier long métrage de Lulu Wang, qui mériterait pourtant une bien plus grande exposition étant donné son universalité et sa maîtrise.

Lorsqu’elle apprend que Naï-Naï (Zhao Shuzhen), sa grand-mère, est atteinte d’une maladie incurable, sa famille décide de la préserver et de lui mentir, conformément à une tradition chinoise. Pour Bilie (Awkwafina), sa petite fille née en Chine mais élevée aux Etats-Unis, ce mensonge est impardonnable… mais elle suit tout de même sa famille de retour au pays afin de vivre leurs derniers instants ensemble, prétextant le mariage d’un des petits-enfants de Naï-Naï. Malgré une ambiance austère, ce moment est l’occasion pour Bilie de renouer avec ses origines et redécouvrir sa relation avec sa grand-mère…

Préserver les siens… mais à quel prix ?

D’entrée de jeu, Lulu Wang impose son programme : des plans longs, une caméra bien souvent fixe, des couleurs froides… Si tout est autant stoïque, c’est bien parce que cette famille se retrouve paralysée par ses mensonges, incapable de dire l’inavouable. La grand-mère va mourir, c’est un fait, les analyses sont là. Mais… on fait tout pour lui prouver le contraire, on la rassure, on falsifie les résultats… Tout le monde ne vit que dans le mensonge, l’apparence, n’arborant qu’un sourire de façade. Tout comme le mariage du petit-fils, quasiment forcé, avec une jeune femme japonaise (que personne ne comprend et inversement, et la famille ne cherche pas pour autant à améliorer les choses).

Les scènes de repas familiaux sont elles aussi des moments de tension permanentes, les silences sont nombreux, les regards en coin aussi, avec une seule crainte partagée : celle que Bilie, profondément affectée par cette nouvelle, craque et avoue tout. Lulu Wang réussit l’exploit de mettre en scène des retrouvailles où tout n’est qu’artifices et embarras. On a encore en tête ce plan vibrant où toute la famille se retrouve assise face à Naï-Naï, n’osant pas parler.

Reprendre racine

Les seules scènes honnêtes et profondément émouvantes sont les quelques apartés dont profitent Bilie et sa grand-mère : une étreinte, une leçon de taï-chi… Pour la jeune femme, dont les retrouvailles avec un pays qu’elle a quitté enfant et qu’elle ne connaît plus, ces moments sont uniques et l’occasion de rattraper le temps perdus. La performance d’Awkwafina, que l’on connaissait davantage dans des rôles comiques (dans Ocean’s Eight ou Crazy Rich Asians), est tout simplement époustouflante, particulièrement lorsque son personnage est dans la retenue et fait tout pour ne pas craquer.

D’autant plus qu’une fois les réunions de famille terminées et tout le monde revenu à l’hôtel, les querelles reviennent. Bilie et ses parents se déchirent, le reste des membres de la famille aussi, et chacun noie son malheur comme il le peut. C’est aussi là que L’Adieu a tout d’un film universel, dans sa manière de présenter comment chacun réagit ou se prépare au deuil d’un être aimé. Le film joue astucieusement avec les langues, pour passer du chinois à l’anglais, afin que Bilie puisse ouvertement aborder les choses avec sa famille, tout en étant sûre que Naï-Naï ne comprendra pas ce qui se dit.

Conclusion : avec L’Adieu, Lulu Wang signe un premier film émouvant et universel, sur notre manière d’appréhender le deuil et les histoires de famille.

Gabin Fontaine

L’Adieu (The Farewell)
Un film de Lulu Wang
Durée : 1h41
En salles le 8 janvier 2020

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