[Critique] La forme de l’eau : d’amour et d’eau fraîche

Après Crimson Peak, le cinéaste mexicain Guillermo Del Toro nous revient à travers le cinéma fantastique avec La forme de l’eau. Un retour à un certain cinéma européen, après les immenses Labyrinthe de Pan et L’échine du Diable tourné en Espagne et produit par Almodóvar. Preuve en est, La forme de l’eau est aussi reparti avec le Lion d’Or à la Mostra de Venise.

La forme de l’eau (The Shape of water en VO) suit Eliza, une jeune femme muette, qui fait le ménage dans un centre scientifique américain mystérieux en pleine guerre froide. Sa vie est bouleversée le jour où elle noue une relation avec une créature sur laquelle les scientifiques du laboratoire expérimentent.

L’appel du fantastique

Le film permet à Del Toro de renouer avec ses thématiques phares. En cela, La forme de l’eau est un film somme. La grande force du cinéaste réside dans sa capacité à filmer avec réalisme son univers avant de l’y plonger dans le fantastique, de montrer comment l’extraordinaire s’immisce dans l’ordinaire. Dans sa première partie, La forme de l’eau est un film noir mystérieux sous fond de guerre froide et de l’éternelle peur des Russes. Et puis, doucement, le fantastique envahit la pellicule via cette créature aquatique. La réussite de ce changement de genre passe par une mise en scène astucieuse et virtuose. Visuellement, le film époustoufle : dans ses palettes de couleurs autour du bleu, vert et jaune, il rappelle le monde de l’océan dont est issue la créature. Plus généralement, l’eau est l’élément clé du film par lequel tout transite, et tout y fait référence (jusqu’au décor de l’appartement d’Eliza, qui ressemble à un aquarium géant). La musique du compositeur français Alexandre Desplat accompagne avec merveille ces glissements de genre : tantôt effrayante, puis très émouvante jusqu’à représenter l’action. La photographie vient appuyer la mise en scène de Del Toro grâce à son jeu sur les reflets et au rendu incroyable de la créature (mélange d’effets spéciaux 3D et physiques).

Enfin, le casting vient parfaitement interpréter des personnages à double tranchant, vivant dans une zone grise, ni tout bons, ni méchants. On pense à Sally Hawkins, jusque là principalement connue pour ses rôles dans des séries britanniques (l’histoire de sa rencontre avec Del Toro ici), mais aussi à l’antagoniste interprété par Michael Shannon, extrêmement bien écrit. Les seconds rôles aussi marquent, par leur spontanéité et leur importante dans l’intrigue, notamment Octavia Spencer.

Accepter l’Autre

Mais ce qui fait de La forme de l’eau un si grand film, c’est son histoire. Malgré toutes les intrigues et sous-intrigues qui s’entremêlent, c’est avant tout une romance, une belle histoire d’amour entre deux personnes que tout oppose. Un Roméo et Juliette encore plus sombre et fantastique que Shakespeare. La créature dont tout le monde a peur, c’est l’Autre avec un grand A, c’est l’adversité. À l’heure du repli communautaire et du repli sur soi, cette déclaration d’amour à la différence nous éblouie. La forme de l’eau est en fait une fable poétique, un conte, qui touche avec justesse sa cible : nos cœurs. Le monstre n’est pas toujours celui qu’on pense.

Guillermo Del Toro est de ces cinéastes extrêmement cinéphiles (à l’instar d’un Tarantino ou Scorsese pour n’en citer que deux). Ainsi, il n’est pas étonnant de voir cet artiste – pourtant formaliste (qui invente de nouvelles formes visuelles) – faire de grandes références à d’autres films et au 7ème art en général. L’inventivité d’Hitchcock et sa gestion du suspense et du mystère plane ici sur l’oeuvre de Del Toro (et sur toute sa filmographie). Il en va de même pour l’univers visuel très détaillé, fantaisiste et parfois effrayant de Jeunet ou Cocteau (on pense à La Belle et la Bête de 1946, tant dans la forme que dans le fond). Plus généralement, le film s’inscrit dans ces œuvres se déroulant pendant la guerre froide, dans les années 1960. Il y a donc une ambiance et une vision de l’Amérique où tout va bien, où le futur n’a jamais paru si proche, où Kennedy est encore président. En bref, par sa mise en scène, Del Toro livre aussi un message politique de l’Amérique de l’époque et, par conséquent, de l’Amérique d’aujourd’hui. Lors de notre rencontre avec lui, Del Toro nous disait : « L’idée est que 1962, c’est aujourd’hui. C’est une date clé car à l’époque, l’économie était au vert, le futur était plein de promesses. Comme en ce moment en fait : on entend « Make America Great again », sauf qu’elle ne l’a jamais été. »

Conclusion : La Forme de l’eau est un film somme de l’univers de Guillermo Del Toro. Mystérieux, fantastique, drôle, poétique, violent, doux, complexe et décomplexé. Un film spectaculaire qui nous frappe en plein cœur. Un film sur l’autre, et sur l’importance de ne pas en avoir peur mais plutôt de l’accepter et de l’aimer. Impressionnant.

La Forme de l’eau
Un film de Guillermo Del Toro
Sortie le 21 février 2018


À lire aussi, notre rencontre avec le réalisateur Guillermo Del Toro et le compositeur Alexandre Desplat :


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