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[Critique] La Fameuse Invasion des ours en Sicile : une histoire d’ours mal léchés ?

Passé par les derniers festivals de Cannes et d’Annecy, La Fameuse Invasion des ours en Sicile est avant tout le premier long métrage d’animation de l’illustrateur et peintre italien Lorenzo Mattotti. Adapté du roman jeunesse de Dino Buzzati, il narre – comme son nom l’indique – comment une bande d’ours prend possession de la Sicile quasiment par inadvertance, alors que Léonce, le roi des Ours, souhaitait simplement retrouver son fils Tonio, capturé par les Hommes. Mais ça, ce n’est qu’une partie de l’histoire…

Et l’histoire, tel est le mot essentiel des Ours en Sicile, puisqu’elle se raconte à plusieurs niveaux. Presque comme un film dans le film, l’histoire de Tonio et du Roi Léone est racontée et interprétée, dans la verve la plus traditionnelle qui soit, par un conteur et sa petite fille. Ces histoires qui passent d’une voix à l’autre n’ont pourtant de cesse d’être réinventées, modifiées, amputées d’une partie de leur vérité. Et quelle est-elle, cette vérité ?

De l’art de raconter une histoire

Quand Gedeone (Thomas Bidegain) et sa fille Almarina (Leila Behkti) s’abritent dans une grotte pour échapper à la neige, ils tombent sur un ours. Au lieu de fuir comme toute personne sensée, ils décident de lui raconter la fameuse histoire de Léonce et Tonio. Le film quitte son environnement froid et austère pour laisser se déployer la maestria artistique de Lorenzo Mattotti et ses équipes. La Sicile revêt alors une esthétique bien plus chatoyante et éblouissante, peut-être un peu rustique : on a de moins en moins l’habitude de voir une animation pareille, qui alterne parfois entre 2D et 3D de manière un peu maladroite (quand les ours célèbrent leurs victoires, notamment). Le choix des couleurs et le travail sur la lumière est cependant si époustouflant que l’on a l’impression de se retrouver devant un sublime album de dessins que l’on aurait vraiment peur d’abîmer en tournant les pages…

Dans toute sa première partie (comment le roi Léonce retrouve son fils Tonio), La Fameuse Invasion des ours en Sicile est la parfaite comptine pour enfants : les ours sont craints par les humains alors qu’ils viennent en paix et n’ont d’autre choix que de se défendre, avec l’aide d’un magicien (qui permet ainsi à l’histoire de gagner un penchant surnaturel). La peur d’autrui, de l’inconnu s’impose alors comme le thème principal de l’intrigue, un choix qui illustre l’universalité du roman de Dino Buzzati, pourtant écrit en 1945. Quand on connaît les déboires de l’Italie et de son ancien ministre de l’intérieur Matteo Salvini concernant l’immigration, on ne peut pas s’empêcher d’y voir un certain lien. Là où Gedeone et Almarina voudraient voir l’histoire se terminer, puisqu’il s’agit du parfait happy-end, il en va autrement.

Ours, I did it again…

Car deux versions de l’histoire se confrontent… et il y a d’ailleurs quelque chose de très intéressant dans le fait que ce soit le scénariste même du film, Thomas Bidegain (que l’on connaît davantage pour ses nombreuses collaborations avec Jacques Audiard), qui campe le rôle du conteur dont on conteste la version. Une fois que Léonce retrouve Tonio, que se passe-t-il ?  Toute la relation entre le père et son fils découle de cet équilibre entre l’animalité et l’humanité. Une ambivalence qui affecte également l’ensemble de la communauté des Ours, qui hésite entre revenir à sa vie d’avant ou adopter les conventions humaines – ce qui ne semble pas plus choquant que ça, les Ours étant déjà anthropomorphes (ils marchent sur deux pattes et parlent comme les humains).

Dans sa deuxième partie, La fameuse invasion des Ours en Sicile rappelle inévitablement La Ferme des Animaux de George Orwell (publié en 1945, soit la même année que le livre de Buzzati) dans les thèmes qu’il aborde : le mensonge, le pouvoir et la convoitise qui en découle… Si le cheminement est assez classique, le film s’impose toujours autant par sa beauté plastique, son humour et le talent d’interprète des comédiens mobilisés (on retrouve également Thierry Hancisse, membre de la Comédie Française et doubleur de Liev Schreiber et du regretté Philip Seymour Hoffman).

Conclusion : malgré une structure attendue, La Fameuse Invasion des ours en Sicile est un majestueux voyage dans les univers de Dino Buzzati et Lorenzo Mattotti, qui dévoile par ailleurs une très belle réflexion sur la manière de conter des histoires…

La Fameuse Invasion des ours en Sicile
Un film de Lorenzo Mattotti
Durée : 1h25
Sortie le 9 octobre 2019

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