[Critique] Katie Says Goodbye : la magnifique destruction de l’optimisme

Avec Katie Says Goodbye, le réalisateur Wayne Robert signe ici son premier long métrage, mais aussi le premier opus d’une trilogie : le second volet, Richard Says Goodbye devrait avoir Johnny Depp comme acteur principal, et le troisième, Billie Says Goodbye, reliera les deux premières histoires. Si les films suivants sont aussi réussis que Katie Says Goodbye, alors nous les attendons déjà avec impatience! Portée par la rayonnante Oliva Cooke (Bates Motel, Ready Player One) et le charistmatique Christopher Abbott (Girls, A Most Violent Year), cette réalisation aurait pu s’inscrire comme un feel-good movie mais dissimule en réalité une histoire beaucoup plus sombre que ce que ses images flamboyantes et lumineuses laissent paraître : celle de la destruction d’un avenir plein d’espoir.

Dans une Amérique rurale comme on l’imagine (zone quasi-désertique, maisonnettes écaillées au milieu de nul part, personnages à problèmes…) Katie, la vingtaine, tente de vivre au mieux dans un quotidien difficile. Cette jeune fille généreuse et pétillante, amoureuse d’un garagiste de la ville, travaille dans un restaurant pour payer le loyer à la place de sa mère et se prostitue sans se plaindre pour économiser et partir, un jour, loin de cet environnement. Et pourtant, elle sourit…

L’homme : vautour ou sauveur ?

Bien que son personnage central soit féminin, Katie Says Goodbye laisse une grande place aux hommes. Sans que le spectateur ne s’en rende compte, ils sont omniprésents et tous les profils sont sur le marché. La subtilité du réalisateur évite le catalogage. De plus, contrairement à l’accoutumée, les hommes ne rodent pas autour de Katie, c’est Katie qui tourne autour d’eux. Mais elle en a la possibilité parce qu’ils sont présents partout, tout le temps, physiquement, que ce soit dans le restaurant, dehors, chez elle… En manque d’une figure masculine (son père n’apparaît à aucun moment et chaque soir avant de dormir, sous la forme d’une sorte de prière, Katie lui parle. Les éléments scénaristiques laissent le doute : est-il mort ? les a-t-il abandonnés ? a-t-il réussi à fuir ce quotidien ?), la protagoniste principale est inconsciemment attirée comme un aimant par les hommes.

Loin d’avoir besoin d’eux pour vivre, elle se sert d’eux comme portefeuille (prostitution) ou comme simple distraction (bavardage, taquineries, confessions…). L’actrice Olivia Cooke rend les rapports entre les hommes et son personnage très authentiques. Katie, femme toujours bienveillante mais non naïve, va se prendre d’amitié pour certains, s’obliger à en voir d’autres avec qui elle peut entretenir des relations sexuelles payées. Mais jamais elle ne se force. Elle donne l’impression de prendre tout cela comme un jeu. Malheureusement pour elle, elle apprend que les jeux peuvent être perdus et les relations qu’elle entretient avec chaque protagoniste masculin se mettent à changer le jour où elle rencontre Bruno (Christopher Abbott) dont elle tombe amoureuse. Cette représentation des hommes dans Katie Says Goodbye offre une ambiguïté fascinante. Le film ne juge pas les actions de la jeune femme mais il permet au spectateur d’en être intrigué. Loin de se placer comme une réalisation moraliste sur ce qu’il est bon faire ou d’éviter, Katie Says Goodbye ne se veut pas non plus comme un énième film au féminisme trop souligné. Le rapport aux hommes tapisse avec beauté et légèreté la totalité d’une intrigue plus tragique qu’elle n’en a l’air. Mais quoi qu’il arrive, l’optimisme de Katie rayonne même lorsque de la prostitution s’implique. La force de cette femme réside en cela.

Une « première fois » spéciale

Katie a un rapport finalement désinvolte aux hommes. Elle apprécie discuter avec certains, elle donne son corps à d’autres, parfois les deux, sans jamais y accorder trop d’importance. Quand elle rencontre Bruno, les choses prennent une nouvelle tournure. Très vite, il devient son obsession. A l’écran il est dans de nombreuses séquences et ce en plan rapproché, alors qu’il était auparavant observé de loin. Les traits de caractères de Bruno, ancien taulard taciturne mais sympa, sont peut-être les seules grosses ficelles scénaristiques du film. Cependant, le choix de l’acteur est particulièrement réussi. Le physique d’ours et les yeux d’une tendresse infinie de Christopher Abbott accompagnés de sa prestation juste rééquilibrent le tout. L’authenticité du couple est renforcée par un montage très léger, fait de séquences peu coupées qui laissent libre champ à la crédibilité.

Avec cet amour naissant, le film casse le rythme du train-train quotidien de Katie et prend une nouvelle envolée. Cela se fait parfois dans un cadre familier de la jeune fille : un dîner à trois avec Bruno et sa mère, dans ce vieux mobil-home. Rien de joyeux, et pourtant l’aspect tendre de la protagoniste, son espoir dédoublé et les balades revigorantes en voiture avec Bruno (alors que le spectateur était jusqu’alors traîné dans la poussière de cette ville désertique) semblent donner un coup de fouet à tout le monde. Mais, à l’instar d’un petit garçon qui construit la tour de Lego la plus haute pour mieux la détruire, le réalisateur Wayne Robert propulse cette joie du premier amour pour mieux le noyer. Du sadisme, mais tellement bien maîtrisé ! Les deux amants nous rappellent ceux du Moulin Rouge!, au départ très éloignés, qui s’aiment, mais que la vie va fatalement séparer.

Une terre maudite

Tout d’abord, il faut admettre que les images projetées aux yeux du spectateur lui donnent un point de vue qui n’est pas omniscient. La douceur visuelle portée par la mise en scène de Wayne Robert laisse deviner que le public voit le monde comme Katie le voit. Ce parti pris justifie l’atmosphère qui fait un des charmes du film : la photographie du film est vieillissante. La comparaison avec un filtre Instagram n’est pas la bienvenue quand on parle cinéma, et pourtant, c’est tentant de la faire. L’image tire toujours vers l’orange ou autres couleurs chaudes. Loin d’avoir un effet comme dans Wonder Wheel de Woody Allen, qui présentait de forts contrastes entre les couleurs chaudes et froides, ici l’orange est estompé et vire vers les tons pastels.

Cette gamme de couleurs douces mais chaudes s’accorde avec l’univers pop lui-même le reflet d’une époque 50s comme il est possible de se l’imaginer. Les cheveux courts et roux de Katie s’inscrivent eux aussi, par ce qu’ils représentent, dans cette atmosphère aussi douce que pétaradante de dynamisme. L’impression de rayon de soleil rappelant un crépuscule permanent, permet au film d’oxygéner le spectateur d’air frais chaque fois que celui-ci n’est pas occupé à voir les épaules de Katie s’affaisser sous un nouveau malheur. Lors des plans intérieurs, Katie est souvent en position de faiblesse, avec des hommes, au travail, avec sa mère… Dehors, la douce chaleur du soleil la réchauffe. Mais hormis cela, rien n’existe. Le décor est, par sa nature, squelettique. Bien que l’extérieur paraisse toujours vivifiant dans un premier temps grâce à la luminescence des plans, il n’est en fait que le reflet d’une communauté isolée et poussiéreuse. Le désert, au-delà de priver d’abondance et de ressources physiques, prive d’espoir et d’ambition les personnes qui le foulent. Encore une fois, la réalisation assassine son spectateur à feu très doux, à coup de mise en scène très bien pensée. Mêlant un esthétisme élégant, recherché, à des sous-entendus visuels intelligents, Katie Says Goodbye transperce d’un coup de poignard… dans le dos.

Conclusion : Katie Says Goodbye jouit d’une simplicité réussie. Wayne Robert ne s’approprie ni les codes du film d’auteur, ni ceux d’une réalisation à gros budget. Il propose une photographie aux tons chaleureux  qui semble être le choix évident pour mettre en scène si sobrement l’intimité d’une femme qui se bat pour un espoir mort depuis toujours. Une claque pour le coeur.

 


Katie Says Goodbye

Un film de Wayne Roberts
Sortie le 18 avril 2018

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