[Critique] Juste la fin du monde : la parole en péril

À défaut de parler de Juste la fin du monde, on aime en basher le réalisateur. Xavier Dolan serait un réalisateur prétentieux car il ne souhaiterait pas emmener son prochain film, The Death and Life of John F. Donovan, au Festival de Cannes. Tout ça pour quoi ? Par vexation après les critiques américaines de son adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce. Pourrait-on considérer un argument aussi futile comme étant valable ? Non, ce ne sont que des questions pratiques, puisque John F. Donovan est en tournage jusqu’en juin 2017. Ce n’est pas nouveau, on aime bien déformer les paroles de Xavier Dolan, ou lui faire dire des choses qu’il n’a pas dites. L’occasion pour lui de remettre les points sur les i : « c’est aussi le droit d’un artiste de choisir des trajectoires différentes sans prêcher par la revanche ou la frustration ».

Ça tombe plutôt bien : la parole est au cœur de Juste la fin du monde. Chez Jean-Luc Lagarce, le discours est toujours chaotique et ravagé, à l’image de cette famille qui tente de se réunir autour d’un repas après douze ans de séparation. En douze ans, Louis (Gaspard Ulliel) estime avoir eu le temps de trouver les mots justes pour avouer l’inavouable – la mort, pour « [se] donner, et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être […] son propre maître ». Mais comment être maître de sa parole lorsque celle-ci sera forcément interprétée par l’autre ? Juste la fin du monde, c’est l’histoire d’un dialogue impossible, malgré toute l’émotion que l’on aimerait pouvoir y mettre.

Portrait de famille

Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Vincent Cassel, Léa Seydoux, Marion Cotillard… Xavier Dolan s’est fait plaisir, et il ne s’en cache pas : cette « famille », ce sont tous les acteurs dont il rêvait et auxquels il pensait dès le début de son travail d’adaptation. Juste la fin du monde est également une histoire « de famille », au sens où le réalisateur québécois s’y est attelé suite aux conseils d’Anne Dorval, en tête de ses remerciements dans le générique de fin. Et quand on s’y penche de plus près, cette fratrie fictive était aussi désunie à l’écran que sur le plateau, puisque les acteurs n’ont pu passer que six jours tous ensemble sur les vingt-huit jours du tournage. Comme s’il fallait garder cette fragilité intacte et livrer des scènes de retrouvailles les plus authentiques possible. Dans Juste la fin du monde, la tension est toujours à fleur de peau : il est impossible pour ces personnages d’être présents dans un seul et même cadre. Ou quelques secondes, à peine. Dolan filme constamment ses acteurs en gros plan, chacun bénéficiant de son propre espace, de sa bulle prête à exploser d’un moment à l’autre.

Ce repas, c’était l’occasion de renouer les uns avec les autres. Il y a la mère (Nathalie Baye), qui se sent toujours obligée de parler pour occuper l’espace, de tout, n’importe quoi. De choses qu’elle a déjà racontées vingt fois. Suzanne (Léa Seydoux), la jeune sœur de Louis, un peu rebelle et renfermée. Antoine (Vincent Cassel) et sa femme Catherine (Marion Cotillard) ont laissé leurs enfants. Ils s’engueulent un peu. Bref, Louis a une famille comme les autres, et c’est sûrement tout cela qui fait que Juste la fin du monde est certainement le film le plus intimiste de Xavier Dolan. Une sorte de huis-clos auquel l’on n’échappe jamais au moins une fois par an : l’interminable repas de famille où l’on se regarde dans le blanc des yeux en attendant que le temps passe. Une situation que l’on connaît tous. Mais l’enjeu est ailleurs : à cause d’un aveu, ce repas a vocation à mal tourner.

La puissance dévastatrice du non-dit

Là où l’émotion ne cessait de jaillir dans Mommy, tous les personnages de Juste la fin du monde se contiennent. Leurs sentiments, leurs désirs restent enfouis au fond d’eux-même, ou avoués en un murmure : Suzanne et sa volonté de partir, réduite à néant à cause de sa mère. Si Dolan filme de si près ces visages, c’est parce qu’ils en disent plus que les mots. L’essentiel de Juste la fin du monde se mesure dans ces silences, ces regards que cette famille s’échange. Des moments où tout s’arrête, ou le reste importe peu, comme lors de cet intense regard entre Gaspard Ulliel et Marion Cotillard dans les premières minutes du film. Les autres continuent à parler, à vivre autour d’eux mais ils ne deviennent que murmures, quelques bruits étouffés.

Ici, la parole est un combat de chaque instant : Louis est en lutte avec lui-même et se renferme sur ses propres pensées à travers les monologues. Derrière la joie de la mère ou de Suzanne, se cache un cœur meurtri. Tout au fond d’Antoine, la rage brûle. C’est dans l’intimité, la proximité que les vrais caractères se dévoilent ; au plus près du spectateur. Comme s’il fallait tirer en nous ce que ce film nous rappelle, là où chaque mot a le pouvoir de nous évoquer quelque chose. Dolan joue avec la langue de Lagarce, qu’il respecte au plus près, tout en modernisant un peu l’ensemble, pour faciliter notre attachement. Une petite maison de banlieue, dans un cadre jamais clairement défini. Des choix de chansons encore particulièrement osés et inattendus, dont l’un à l’origine d’une des scènes les plus émouvantes du film…

Quand Mommy impose, Juste la fin du monde nous fait creuser. Plus calme, il n’en est pas moins dévastateur. Il suffit de quelques pics, ou de se laisser gagner par cette dernière partie anxiogène au possible, le tout servi par un casting d’exception et sans faille. Le personnage pivot, cette fois, c’est bel et bien Catherine : Marion Cotillard est exceptionnelle dans le rôle de cette inconnue, finalement la plus humaine et la plus compréhensive de tous, malgré sa maladresse.

Conclusion : Plus sobre, posé et mature, Xavier Dolan fait de Juste la fin du monde un film auquel tout le monde est apte à s’identifier à un moment où à un autre. Un film où la parole est dévastatrice, contrairement aux regards et silences apaisants, qui en disent bien plus que des mots. De quoi provoquer un raz-de-marée émotionnel…

Juste la fin du monde
Un film de Xavier Dolan
En salle le 21 septembre 2016

 

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