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[Critique] Joker : fini de rire

Annoncé en juin 2017 avec Martin Scorsese à la production, le Joker de Todd Phillips s’est dévoilé petit à petit pour enfin sortir en salles début octobre. Mais alors que ce projet semblait extrêmement périlleux, le film, présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise en est ressorti avec le Lion d’or et une standing ovation de plus de huit minutes. Dans un monde cinématographique où le blockbuster fast food super-héroïque règne en maître, Joker est t-il le messie annoncé ? Oui. Et bien plus. 

Joker raconte comment Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), comédien raté et habitant de Gotham City, va basculer dans la folie et devenir un des plus célèbres antagonistes de l’histoire de la fiction. 

La naissance du chaos

Avant de rentrer dans les profondeurs de ce Joker, il faut parler de l’essentiel : Joaquin Phoenix. Il nous avait déjà fait vibrer, dans le même registre, avec un personnage tiraillé entre sanité et folie, entre empathie et dégoût, dans The Master de Paul Thomas Anderson, où il arrivait déjà à dévoiler une impressionnante palette de jeu et d’émotions, mais cette fois-ci l’acteur fusionne totalement avec le personnage, alliant en son sein une bipolarité à tout niveau, entre intériorités nuancées et explosions émotionnelles. Joaquin Phoenix a surtout réussi à donner, en s’effaçant complètement, de la profondeur au Joker, en commençant par la caractéristique emblématique de ce dernier : son rire. Il est très différent de toutes les autres tentatives (cinématographiques ou littéraires) puisqu’ici il est maladif. Arthur ne peut s’empêcher de rire quand il est sous pression, dû à un traumatisme passé. Il s’agit d’une idée brillante, inversant complètement son utilisation et prenant donc à contre-pied le personnage auquel il est rattaché. Il rit malgré lui, poussant à son paroxysme la dualité du personnage. 

Et grâce à cela, le film emmène le spectateur dans les entrailles de la folie de son protagoniste. Ce qui est également rendu possible par un travail minutieux de mise en scène, de photographie et scénario. Joker est un orfèvre en la matière. Chaque plan permet de signifier l’état d’esprit du personnage sans même qu’il nous dise un mot, chaque lumière placée permet de faire ressentir l’étouffement et la putréfaction que subit la ville de Gotham City, chaque scène permet de briser un peu plus le lien qu’entretient Arthur avec la réalité, étoffant le personnage en apportant des réponses, réponses qui posent finalement plus de questions, le rendant encore plus mystérieux et imprévisible. 

Adapter le Joker au cinéma est une tâche périlleuse tout simplement parce qu’il ne s’agit pas d’un personnage réel mais plus d’une idée personnifiée : le chaos, l’anarchie. Et dès lors que l’on explique, justifie ou raisonne le chaos, il n’est plus. Et c’est probablement là, la plus grande force du film. Réussir à créer une origin story (une histoire qui revient sur les origines d’un personnage) pour mieux la déconstruire. Instaurer une genèse pour la détruire ensuite. Créer un personnage pour le faire devenir concept. Et la démarche est d’ailleurs inverse avec le développement d’Arthur puisqu’il est personnage quand il est invisible aux yeux du monde, quand il n’existe que pour lui, et il devient concept, il s’efface totalement, quand on le regarde, quand il est devenu symbole, qu’il est devenu Joker. 

Relecture de la mythologie

Évidemment, le film n’est pas exempt de défauts. Son principal point faible se situant en son centre, véritable ventre mou de la narration entre une exposition et une fin explosives et énergiques. Mais cette rupture de rythme en elle-même n’est finalement pas gênante, permettant de créer une structure assez chaotique et inégale, à l’image de son personnage. Ce qui pose problème ici c’est le contenu de ces temps faibles, qui n’est pas assez étoffé et profond pour maintenir le spectateur dans le même état d’excitation que lors de l’ouverture et la clôture du film. Et de manière assez cohérente, cette partie est ancrée dans la mythologie des comics, notamment celle de Batman puisqu’ici on va venir s’intéresser à la famille d’Arthur et à la famille Wayne. Et étant donné que cette mythologie est quasi inébranlable parce que très populaire et connue de tous, la marge de manœuvre adaptative est ainsi réduite, obligeant le recours à un symbolisme lourd et mal placé. 

Mais la réflexion derrière celui-ci n’est pas sans intérêt et induit une cohérence narrative et de personnage. Todd Phillips n’adapte pas bêtement la mythologie Batman au cinéma, il la commente. Premièrement, il va venir briser les origines d’Arthur Fleck, déconstruisant ainsi le principe d’origin story, puisque le spectateur assiste à une quête d’identité qui va poser encore plus de questions. Ce qui nous permet de revenir à l’essence même du Joker : c’est un personnage sans passé, sans identité, qui a surgi du néant, du chaos. Et malgré un certain manque de subtilité, c’est un véritable tour de force. Mais ce n’est pas tout. 

Cette intrigue permet également de signifier le lien qui lie le Joker à Batman par le personnage de Thomas Wayne (le père de Bruce). En effet, transformer ce dernier en capitaliste véreux démontre déjà un véritable travail d’adaptation (malgré un manichéisme ennuyeux) puisqu’à l’origine ce dernier est censé être un symbole lumineux pour Batman et la ville de Gotham City, et permet ensuite d’incarner la violence et les inégalités auxquelles est soumis Arthur. Ici, tout comme Thomas Wayne est responsable de la création de Batman (sa mort étant le déclic pour Bruce), il est également responsable (de manière symbolique) de la création du Joker, reliant étroitement le prince du crime et le justicier de Gotham (déjà présents dans The Dark Knight de Christopher Nolan, ils se “complètent”).

La place de la morale

Et paradoxalement, en détruisant les origines du Joker, le film revient sur l’origine et la genèse des violences et des révoltes populaires. Parce que c’est en dissolvant l’identité des personnages par l’écrasement et l’asphyxie des violences urbaines (politique, économique, sociale, médiatique…) que la révolte naît. Le film met donc en scène des gens (et donc notamment Arthur Fleck) qui n’ont que la violence pour s’exprimer, pour exister, pour être vus. Et par cette démarche, de nombreuses polémiques ont éclatés en déclarant que Joker serait un film dangereux, qui pousserait à l’ultra-violence et à la révolte. Même si le film agit comme un miroir de notre société et fait écho à de nombreux événements sociaux marqués de violences (les gilets jaunes, Trump et autres…), il n’en est pas plus engagé. Le but ici n’est pas de justifier ces violences mais de les expliquer, d’essayer de comprendre pourquoi elles sont là.

Et dans Joker, la jubilation face à ces violences n’existe que par le point de vue narratif utilisé (celui d’Arthur) qui n’est finalement qu’un psychopathe sans attache sociale (ce qui n’est pas glorieux pour promouvoir un quelconque message…). L’ultra-violence est même pointée du doigt à certains moments (certains passages sont très répulsifs vis-à-vis d’Arthur, créant une vraie césure et une distance avec le spectateur), elle est en revanche placée au cœur du film tout comme elle est au cœur des manifestations contemporaines. C’est inexcusable mais cela ne sort pas de nulle part, et choisir de ne pas la représenter, de ne pas la confronter aux spectateurs, c’est la cautionner. Faire un film sur le Joker, c’est faire un film sur la violence, le chaos, l’immoralité. Mais ici le film est assez intelligent pour ne pas céder au manichéisme et onduler entre empathie et dégoût.

Il y a finalement polémique parce que la gestion du héros, et donc de la morale qu’il induit, est trouble et sort des carcans habituels. Parce qu’il s’agit d’un protagoniste mauvais qui n’est pas spécialement dénoncé par le film pour ses agissements. Mais le film ne cherche pas un point de vue politique, il cherche l’explicatif, la neutralité, une certaine objectivité. Arthur est finalement très humain parce qu’il est nuancé. Il est très dérangeant parce qu’il vient toucher à la part sombre qui gît en chacun. Joker est un film marquant parce que justement Arthur est à la fois si proche et si loin de nous.

Conclusion : Par son ambition, sa profondeur et sa maestria, Joker, ce portrait intimiste d’un des plus grands psychopathes de la fiction, prouve qu’Hollywood, dans son dernier souffle, peut encore faire rimer blockbuster, adaptation et cinéma.

Joker
Un film de Todd Phillips
Durée : 2h02
Sortie le 9 octobre 2019

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Comments (1)

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