[Critique] Ma vie avec John F. Donovan : à nos idoles

On l’a longtemps attendu, espéré et finalement redouté : Ma vie avec John F. Donovan, premier film anglophone de Xavier Dolan en projet depuis 2014, sort enfin dans les salles françaises. Après l’annonce d’un casting majestueux (Kit Harington, Natalie Portman, Kathy Bates, Susan Sarandon), la production du long métrage connaît cependant quelques difficultés. Au montage, tout d’abord, le réalisateur québécois se privant – en toute amitié – de la performance de Jessica Chastain pour réduire la durée du film, mais aussi dans la recherche d’un distributeur américain, encore inconnu à ce jour. Dolan passe aussi bien vite à son film suivant, Matthias et Maxime, aux allures plus modeste et intimiste. Était-ce pour oublier ? Non proposé au Festival de Cannes, c’est finalement à Toronto que Ma vie avec John F. Donovan se dévoile fin 2018, où il connaît des retours (très) défavorables. Des critiques incompréhensibles, tant le film laisse transparaître la justesse de son réalisateur envers son sujet : la volonté de montrer un show-business cinématographique moins hypocrite et dévastateur à l’encontre du coming-out, et l’amour que nous portons à nos idoles.

Qu’est-ce qui a poussé l’acteur John F. Donovan (Kit Harington) à connaître une fin tragique, alors qu’on le pensait en plein état de grâce ? C’est ce que souhaite révéler Rupert Turner (Ben Schnetzer) en dévoilant la correspondance épistolaire qu’il a entretenu lorsqu’il était enfant (Jacob Tremblay l’incarne à cette période), pendant cinq ans, avec la star déchue. Ces lettres sont le seul espace de liberté et de vérité pour chacun de ces deux personnages. L’un raconte les coulisses de sa vie de star, mais aussi ses errances, ses peurs, la crainte de dévoiler qui il est vraiment. L’autre, malgré son jeune âge, se sent tout autant reclu, rejeté par les autres pour sa différence affirmée – son souhait de devenir lui aussi acteur. Contre toute attente, ces deux personnages se comprennent et se complètent, alors même qu’ils ne se sont jamais rencontrés.

La vérité entre les lignes

Jonglant sans cesse d’une temporalité à une autre, mais aussi du point de vue de Turner à celui de Donovan, le film de Xavier Dolan a – à première vue – de quoi déstabiliser. Jamais le réalisateur n’a autant posé sa narration : Rupert Turner raconte ses souvenirs à une journaliste, interprétée par Thandie Newton. Entre quelques souvenirs, les deux se toisent. Où Rupert veut-il bien en venir ? Cette évocation de souvenirs n’est-elle qu’un acte égoïste ? Le spectateur peut tout autant se poser la même question. Certains voient en cette intrigue un réalisateur nombriliste, qui se regarde lui-même (l’enfant qui envoie des lettres à des stars, c’est lui avec DiCaprio) au lieu de s’adresser à son public. Or ce long-métrage est tout à fait représentatif de l’hypocrisie de toute une industrie il y a quelques années – et même encore aujourd’hui.

Ma vie avec John F. Donovan est l’histoire d’un coming-out dévastateur : quand on est une star, que souhaite-t-on laisser percevoir de sa vie privée ? Doit-on réellement l’évoquer ? Dans le cas de Donovan, tout n’est que faux semblants. Un monde de paillettes et de lumière dans lequel tout va à 200km/h : sur le tournage de sa série ou un shooting photo, la caméra de Dolan est bien plus rapide, le montage saccadé et anxiogène. Les rares moments où l’on voit l’acteur seul (car c’est finalement Rupert qui domine le récit) sont peu réjouissants : c’est lorsque Donovan tombe au plus bas que Kit Harington se révèle le plus juste. Qu’il est bon d’enfin voir l’acteur dans un autre rôle que celui de Jon Snow !

Stand by me

Face à la menace de la sphère publique, le seul refuge est la famille. Quand les couleurs sont ternes à l’école de Rupert ou dans le quotidien de Donovan, celles-ci sont bien plus chaudes et agréables dans leurs foyers respectifs. C’est auprès des leurs que ces personnages trouvent une forme de réconfort, malgré quelques troubles sur le chemin. Xavier Dolan puise toujours autant sa force dans l’intime, nouant des relations intenses, une fois encore, entre ses héros et les femmes qui les entourent, qu’ils soient liés par le sang (la figure maternelle est une fois encore indissociable de l’œuvre du réalisateur) ou par l’amitié (l’institutrice de Rupert ou l’agent de Donovan, respectivement incarnées par Amara Karan et Kathy Bates).

S’il y a bien une séquence que l’on retrouve d’un film à l’autre chez Dolan, c’est celle où une mère porte un long regard envers son enfant. Après Anne Dorval ou Nathalie Baye, c’est à Natalie Portman et Susan Sarandon de se prêter à l’exercice. Elles réservent toutes deux les scènes les plus émouvantes du film, qui illustrent la superbe direction d’acteurs exercée par Xavier Dolan : lorsque Natalie Portman regarde, complètement ébahie, le petit Jacob Tremblay s’émerveiller devant un écran de télévision, parce que s’y trouve John F. Donovan dans le nouvel épisode de sa série ou quand Sarandon contemple ce même Donovan, son fils, retrouver la joie… dans une baignoire pleine de mousse (oui), nos cœurs s’emballent.

Derrière ces regards se cachent une multitude d’émotions, qui en disent plus que les mots, à l’image du regard échangé entre Gaspard Ulliel et Marion Cotillard dans Juste la fin du monde. Il se cache aussi la crainte de ne pas avoir été la meilleure parente qui soit – l’institutrice de Rupert apparaît vite comme une figure rivale pour sa mère, par exemple – ou de ne pas savoir comprendre son enfant, ou du moins qui il est vraiment. Parent comme enfant cherchent à se connaître et à se retrouver malgré leurs différends, à l’image de ce que prône le reste de l’histoire : une société plus ouverte et tolérante, une industrie cinématographique qui cesse de bercer dans l’hypocrisie. Qu’il est ironique de voir Donovan incarner un héros d’une série pour adolescents doté de pouvoirs magiques, l’archétype par excellence du personnage confronté à la différence et au regard d’autrui, alors que sa carrière s’effondre en une révélation…

Conclusion : Malgré sa réputation de film maudit, Ma vie avec John F. Donovan s’impose comme l’un des films les plus sincères et touchants de Xavier Dolan. 

Ma vie avec John F. Donovan
Un film de Xavier Dolan
En salles le 13 mars 2019


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