[Critique] Jersey Affair: l’homme est un loup pour l’homme

Après s’être échauffé avec plusieurs courts métrages, Michael Pearce s’est lancé dans la grande aventure : pour son premier long métrage, le réalisateur britannique s’inspire très librement d’une affaire de meurtres en série perpétrés sur l’île de Jersey, au Royaume-Uni, dans les années 1960. Le tueur, surnommé la « bête », a donné son nom au film, intitulé Beast en anglais, et changé pour Jersey Affair en France.

Moll (Jessie Buckley), jeune femme vivant sur l’île de Jersey, au Royaume-Uni, n’est pas heureuse. Oppressée par l’étroitesse de l’île, dévalorisée par une famille stricte, rongée par son passé, Moll fait semblant d’être heureuse. Lorsqu’elle rencontre le mystérieux Pascal (Johnny Flynn), elle tombe rapidement amoureuse de lui, et cette idylle lui offre l’opportunité de s’affirmer. Pourtant, pendant ce temps, des jeunes femmes sont régulièrement retrouvées mortes sur l’île, et le tueur reste introuvable…

Amour animal

Ce qui choque très tôt, c’est l’animalité qui surplombe Jersey Affair (et dont le titre original, Beast, s’il est moins mémorable, est pourtant très révélateur). Moll rencontre Pascal alors qu’il revient de la chasse, fusil à la main et animaux morts à l’arrière de sa voiture. Il la sauve alors qu’elle est la proie d’un prédateur sexuel, et s’impose comme le mâle dominant en impressionnant l’agresseur. Plus tard, Moll et Pascal vont se tourner autour, s’observer, entre méfiance et tentation, comme deux animaux qui s’apprivoisent. Tout au long du film, Michael Pearce privilégie les sens à la raison : l’accent est mis sur la vue, l’ouïe, le toucher mais aussi l’odorat – la jeune femme est attirée par l’odeur de Pascal, comme si l’amour n’était une affaire de phéromones. L’animalité de Moll vient se confronter à la pruderie de sa famille, mais elle semble également être un moyen pour le réalisateur de parler de cette affaire de meurtres en série : aucune explication rationnelle ne semble justifier les crimes si ce n’est les pulsions et l’absence de moralité du tueur. Reste maintenant à savoir : qui est réellement le prédateur, et qui est réellement la proie ?

L’incapacité du spectateur à répondre à cette question durant tout le film montre le talent prometteur de Michael Pearce, qui réussit à créer deux personnages principaux complexes et mystérieux. Moll présente un développement particulièrement intéressant, qui a non seulement un départ et une arrivée, mais aussi des étapes intermédiaires: on passe de la jeune femme bridée par sa famille, rongée par la culpabilité, à la femme affirmée, épanouie qui sait ce qu’elle veut et est prête à tout pour le protéger, puis qui va tout de même finir par douter de ce qu’elle sait. Et sous cette première « couche » déjà complexe se cache un danger, latent, dans les tréfonds de son subconscient. Quant à Pascal, le spectateur passe son temps à changer d’avis sur lui, lui accordant tour à tour méfiance, pitié ou sympathie. Cette dualité est présente tout au long du film, qui s’équilibre entre amour de conte de fée et thriller, entre les couleurs pétillantes que porte Moll, les paysages aérés, ouverts sur la mer et l’atmosphère et la musique pesantes qui nous rappellent que nous ne sommes pas dans une comédie romantique.

À Jersey rien de nouveau

Mais si Jersey Affair intrigue, et laisse son spectateur déconcerté au moment du visionnage, il peine à rester réellement dans les mémoires. Notons comme principal responsable le rythme du film, qui s’étend un peu trop. A plusieurs reprise, le spectateur croit – voire espère – qu’il est en train de regarder la scène finale, mais le film finit par repartir, sans pour autant relancer le rythme. On commence à s’ennuyer, à se demander où l’on va, jusqu’au crescendo tardif et à la fin en apothéose qui vient sauver l’honneur, sans réussir toutefois à atteindre le public autant que le réalisateur l’aurait probablement souhaité.

Par ailleurs, le film de Michael Pearce se rapproche de films tels que Zodiac de David Fincher dans sa thématique qui relatait la traque du tueur en série qui sévit, également dans les années 60, à San Francisco, ou encore La mise à mort du cerf sacré (Yórgos Lánthimos), présenté au Festival de Cannes 2017, dans son atmosphère froide, angoissante, animale. La comparaison peut paraître flatteuse, et elle l’aurait été si Jersey Affair avait réussi à se démarquer de ces films. Le thème choisi par Michael Pearce du psychopathe tueur en série a déjà malheureusement été de nombreuses fois traité et vu au cinéma, tout comme les techniques qu’il utilise pour le traiter, que ce soit la musique oppressante, les personnages imprévisibles, ou les thèmes de l’insularité, de l’animalité et de la relation entre attirance et répulsion. Le réalisateur de Jersey Affair ne révolutionne donc pas le cinéma ; à défaut d’être inoubliable, son premier long métrage reste intrigant, tout au plus.

Conclusion : pour son premier long métrage, Michael Pearce a de bonnes idées et livre un film honorable aux thématiques intéressantes. Malheureusement, Jersey Affair ne restera pas longtemps dans les mémoires, car il ne parvient pas vraiment à se démarquer des réalisations similaires.


Jersey Affair
Un film de Michael Pearce
Sortie le 18 avril 2018

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