[Critique] Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc : Chez Dumont, ça « dab » !


Petit absent de la compétition officielle de Cannes cette année, c’est à la Quinzaine des réalisateurs que Bruno Dumont a présenté Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, son nouveau projet totalement fou. Mais une bénédiction peut-être, car la sélection off du film lui a permis de créer son petit événement en dehors de la course à la Palme d’or.

Sur le papier, une comédie musicale inspirée des textes de Charles Péguy sur l’enfance de Jeanne d’Arc, le tout chorégraphié par Philippe Découflé, et à la sauce Dumont : le projet semblait déjà frôler l’indécence. Mais Jeannette a plus l’air d’un spectacle de village, avec des interprètes qui récitent le texte de Péguy comme on récite du Prévert en primaire, et qui ne semblent pas comprendre plus que nous ce qu’il se passe. Et c’est tout le génie de Dumont. Une véritable cacophonie pop et burlesque.

Comment filme-t-on une comédie musicale ?

Bruno Dumont met les pieds dans des genres balisés mais dans l’unique but de les faire dérailler. Seulement, comme il l’explique, pour dérailler il faut un rail. Son cinéma se fonde alors sur un principe simple : utiliser la complicité du spectateur et sa névrose des univers très codifiés pour les faire exploser. Ici, il ne s’agit pas d’une simple parodie sur le mode opéra rock des teen movies que les spectateurs ingurgitent aussi rapidement qu’un menu best of, Dumont fait une contre-proposition, une comédie musicale dissonante. Il a enlevé tout ce qu’il pouvait y avoir de cinématographique à la comédie musicale pour en revenir au pur spectacle théâtral tel que le genre est né dans les théâtres, et comme il existe encore.

Se pose alors la question de comment retranscrire les éléments de mise en scène à l’écran. Le film se construit avec des tableaux successifs, où les entrées et sorties des personnages sont travaillées comme au théâtre. Il y a quelque chose de très frontal dans chacun des plans du film, comme si la barrière de l’écran ne suffisait pas : Dumont aplatit son image, donne l’impression d’être face à une scène de théâtre, le spectateur ne rentre pas en immersion dans l’histoire ; il regarde un spectacle. Et cet effet est renforcé par différents éléments théâtraux que l’on retrouve dans le film. C’est le cas du chœur, élément difficile à mettre en scène à l’écran. C’est pourquoi lors de la séquence des deux bonnes sœurs, il met tout simplement deux personnages pour jouer la même personne. Et Jeanette, c’est cette démonstration de virtuosité de mise en scène et de création devenue rare dans le cinéma français.

Dernier acte d’une tragi-comédie

Joachim Lepastier, dans le numéro de juin 2014 des Cahiers du Cinéma, y consacre un dossier intitulé «  Le temps des Clowns ». Ce dossier tente d’expliquer la tournure comique que  prend le cinéma de Bruno Dumont depuis P’tit Quinquin. Il écrit :

 « Chez Bruno Dumont, tout menace de s’effondrer mais rien ne casse pourtant. »

Et c’est bien tout le propos des trois derniers films du réalisateur – P’tit Quinquin, Ma Loute, et Jeannette. Bruno Dumont a su trouver un équilibre entre le tragique et la comédie, qui donne l’illusion d’une entreprise de création de non-sens, alors qu’il est en totale prise sur son film, et crée une œuvre cohérente. Bruno Dumont cherche à avoir un casting extravagant pour dérégler les codes. La puissance du tournant comique de son cinéma trouve son origine dans les acteurs eux-mêmes, et dans Jeannette, il atteint son apogée lorsque l’un des personnages masculins, en pleine interprétation version rap du texte de Péguy, lance un « dab », en arrière plan. Les personnages font dérailler les scènes, ils sont des amas de mimiques, qui arrivent par miracle à tenir debout. Dumont donne l’illusion de corps humains, mais qui deviennent comiques par leur fébrilité face à la caméra. Cette « trilogie » est un déversoir comique à l’œuvre présumée si grave de son auteur. Cet humour généré par Dumont, Lepastier le reconnaît comme un humour à part des comédies françaises. Il écrit : « Ce comique-là relève d’un humour brutaliste, démuni et frontal qui paraît à part dans le cinéma contemporain, mais qu’on a pu croiser quand Carax nous dit Merde […] »

Ce « brutalisme » vient de la part de destruction qu’accorde Dumont à son comique, il jette ses blagues à l’écran, avec violence, et non-sens. Tout défaille autour d’une simple interrogation : comment le monde tient-il debout ? La seule réponse qu’il a trouvé est le burlesque. Jeannette vient se placer en dernier acte d’une « comico-tragédie ». Le rire vient très souvent de la vacuité des dialogues, du vide des échanges entre les personnages. C’est moins par l’accumulation de gags que par la répétition du vide, de l’incongru, qu’est produit le rire, nerveux, grinçant, malaisant. Le comique inclut aussi des séquences cocasses, comme les chutes des personnages, thème que l’on retrouve de Ma Loute à Jeannette.

Conclusion : le cinéma de Dumont a quelque chose d’autodestructeur, il cherche un équilibre fragile, tout en plaçant lui-même l’élément perturbateur. A travers la matérialité des corps et des paysages, Dumont mène une quête métaphysique et morale qui gagne toute sa puissance dans une comédie burlesque plus que réussie.

Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc
Un film de Bruno Dumont
Sortie le 6 septembre 2017

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