[Critique] Jackie : construire le mythe JFK

Les hasards de la distribution font que Jackie, le film de Pablo Larraín consacré à l’épouse Kennedy, sort quelques semaines à peine après son Neruda. Anti-biopic par excellence, ce dernier étonnait par ses choix de mise en scène : la traque du poète, vécue sous le regard de l’inspecteur Peluchonneau (incarné par Gael García Bernal) se construit tel un polar de l’époque, romancé à l’extrême. La forme de Jackie semble à première vue bien plus classique et d’autant plus sobre. On aurait pu croire qu’il s’agissait là d’un « film à Oscars », fait pour flatter le public américain et les jurys des diverses cérémonies, la nomination de Natalie Portman revenant sur toutes les lèvres. Or il n’en est rien : Jackie est un film-miroir. La personnalité privée affronte la personnalité publique, l’anxiété de Jackie cède à son assurance post-deuil, JFK devient Camelot. Il y a l’avant et l’après Kennedy, ce que Larraín et Portman restituent avec finesse.

22 novembre 1963 : John F. Kennedy, 35ème président des États-Unis, vient d’être assassiné à Dallas. Confrontée à la violence de son deuil, sa veuve, Jacqueline Bouvier Kennedy, First Lady admirée pour son élégance et sa culture, tente d’en surmonter le traumatisme, décidée à mettre en lumière l’héritage politique du président et à célébrer l’homme qu’il fut.

On l’appellerait presque Natalie Kennedy…

Il est impossible de nier la ressemblance frappante entre Jackie Kennedy et son interprète, Natalie Portman. L’actrice fait preuve d’un talent de restitution incroyable, aussi bien dans sa gestuelle que dans sa manière de parler. Elle emprunte même à l’épouse Kennedy ce léger grain de voix, cet accent parfois même éreintant qui pouvait notamment traduire son mal-être lors de ses apparitions publiques. Pablo Larraín cristallise ce mimétisme lors d’une effarante visite filmée de la Maison Blanche, tant la mise en scène (aussi bien le déroulement même de la visite que le jeu de Natalie Portman) colle à l’événement réel. Il va sans dire que le travail de la costumière, Madeline Fontaine, et de la maquilleuse Fabienne Gervais compte pour beaucoup dans ce résultat. Les tenues colorées et sophistiquées des bals et réceptions, y compris l’inévitable tunique rose de Dallas souillée de sang, font bien vite place aux vêtements sombres. La Première Dame est avant tout une femme comme les autres, mais aussi une mère de famille esseulée, touchée par la perte tragique de son mari.

Et pourtant, dans les rares moments où John Fitzgerald Kennedy est encore en vie dans Jackie, il a déjà l’allure d’un spectre, délibérément mis à l’écart du cadre au profit de sa compagne, comme si réduire volontairement son temps de présence à l’écran ne faisait que souligner la dureté et la tragédie de la perte, de l’assassinat, lui aussi vu en miroir (en introduction comme en conclusion du film). Le plan final, pourtant l’un des instants de complicité les plus touchants du couple, ne laisse entrevoir le président Kennedy que de dos, le visage de sa femme délicatement posé contre son épaule. L’après Dallas se marque également ici, puisque c’est le moment où le personnage de Jackie se métamorphose, gagne en aisance et décide de faire de son mari ce monument de la civilisation américaine. C’est elle qui construit le mythe, elle qui prend la première place, quitte à faire tomber dans l’ombre le président Johnson, tout juste désigné. Elle n’est pourtant pas seule, épaulée par son beau-frère Bobby, incarné par un Peter Sarsgaard tout simplement épatant, et son assistante Nancy, sublime Greta Gerwig. Le regretté John Hurt accompagne la Première Dame jusqu’à la cérémonie consacrée à son mari, et c’est avec lui que vient cette réflexion sur la mort, sur l’héritage que l’on se doit de laisser à sa famille en tant qu’homme, et à sa nation en tant que Président.

« J’ai perdu le fil, entre ce qui était vrai et ce qui était de la représentation »

La construction du mythe de John Fitzgerald Kennedy, sous le nom de Camelot, est l’un des points d’ancrage capitaux du jeu de dualité auquel se livre Pablo Larraín : qu’est-ce qui est vrai ou non ? Au moment de la mort de Kennedy, Jackie doit-elle se cacher des journalistes ou montrer la réalité des choses ? Lors de son entretien avec le journaliste Albert H. White (Billy Crudup), ce n’est pas lui mais Jackie qui mène la danse, qui décide ce qui doit être dit, écrit, ou non – même si, dans les faits, toutes ses paroles furent dévoilées. Jackie occulte ainsi les zones d’ombre de la famille Kennedy, et les frasques que l’on pouvait reprocher au Président – un gosse de riches, joueur, peu soucieux de son pays – pour mieux lui rendre honneur. Ce jeu des doubles est d’autant plus d’actualité aujourd’hui, dans un monde où un président élu accuse les médias de mensonge et où l’on évoque des « faits alternatifs » à la Maison Blanche…

S’il y avait un reproche que l’on devrait faire à Jackie, ce serait d’être un peu trop américano-centré. Certains diront que ce n’est pas vraiment d’une surprise, mais le fait est que plusieurs détails de l’Histoire – tels que le nom du journaliste auquel Jackie a accordé son interview ou encore l’assassinat futur du frère Kennedy – ne sont que suggérés, et ce volontairement, car il s’agit d’évidences pour les citoyens américains. Le film passe également sous silence des périodes clés de l’histoire américaine (et mondiale) comme l’implication de JFK dans la Guerre Froide, les conflits vietnamien et cubain, pour ne finalement retenir que la constitution de cet imaginaire collectif, de cette conscience de groupe et du patriotisme suscités par le décès de Kennedy. Cette foule, aperçue dans le reflet de la vitre de la voiture dans laquelle siège Jackie, en est la parfaite illustration.

Conclusion : Jackie est un splendide portrait de femme qui puise sa force à travers la très belle interprétation de Natalie Portman. Il s’agit d’autant plus d’un important film sur la construction des mythes et sur le jeu des dualités : vie publique et vie privée, corps mortel et sublimé.

Jackie
Un film de Pablo Larraín
Sortie le 1er février 2017

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