[Critique] In The Fade : un pamphlet contre la haine

Présenté lors du 70ème Festival de Cannes, In The Fade représentera l’Allemagne aux Oscars. Un grand écart artistique, culturel et géographique qui prouve à quel point le film de Fatih Akin est à la fois une réussite et dans l’ère du temps.

In The Fade suit Katja, incarnée avec maestro par Diane Kruger, une jeune allemande dont la vie se retrouve bouleversée le jour où son mari, d’origine turque, et son très jeune fils sont tués dans un attentat à la bombe.

Formellement puissant

Dès son synopsis, In The Fade pose les bases de ce qui sera un véritable tourbillon d’émotions. Mais loin de tirer sur les cordes sensibles de manière classique, le cinéaste Fatih Akin signe une mise en scène sobre et très réussie. Le film rappelle certains piliers du cinéma, tant allemand (on pense aux grands films de Fassbinder qui évoquaient déjà la société allemande et l’immigration), qu’européen ou international (l’ambiance pesante proche du polar rappelle parfois les films noirs coréens ou ceux de Costa Gavras, dont Akin dit s’être inspiré). Découpé en 3 actes bien distincts, chacun séparé par des vidéos issues de la diégèse du film montrant le bonheur de cette famille, In The Fade brille par une construction très minutieuse et efficace : la première partie montre le chagrin, la deuxième la justice et la troisième la vengeance.

Les choix d’emplacements de caméras et de mouvements sont toujours très efficaces et maîtrisés ; on pense notamment à l’usage de la double-bonnette (technique visant à obtenir deux zones de netteté, deux mises au point dans le même plan) qui rappelle le cinéma de De Palma. La photographie du film oscille en fonction des actes, alternant quelque chose de très sombre et noir dans sa première partie (avec une pluie omniprésente, comme symbole du chagrin), pour ensuite se parer principalement de blanc, sans tâche, pendant la seconde partie dédiée au procès, à la justice neutre et donc uniforme. Enfin, la dernière partie est bien plus colorée, la plus saturée des trois, au moment où Katja est guidée par son désir de vengeance, dans des paysages arides grecs.

Une mise en scène intelligente et subtile donc, mais aussi très chirurgicale, qui ne nous épargne rien et décide de tout nous montrer, sans filtre : les cris rauques de douleur de Katja, les détails macabres sur la mort de ces deux êtres chers, le sang qui coule, les mots qui fusent, souvent assassins, les détails de la construction d’une bombe… Cet étalage presque documentaire de la réalité n’empêche pas, cependant, au film d’être très poétique par moment, comme si le monde était trop dur et qu’il fallait de temps en temps s’en évader.

Contexte social 

Un film résonne d’autant plus quand il fait écho à un contexte social particulier. En cela, In The Fade appuie là où ça fait mal. À l’heure où l’extrême droite fait son retour au parlement allemand, où des néo-nazis défilent en Pologne et où l’Europe semble en décomposition, le film se veut comme un puissant pamphlet contre la haine. Le film est basé sur une histoire presque vraie, à savoir l’envie de justice de familles turques après que des extrémistes ont assassiné des allemands d’origine turque il y a quelques années. Sujet brûlant et un peu tabou en Allemagne, l’occasion donc pour Akin de montrer l’horreur de l’extrémisme.

Toute la force du récit tient aussi dans le rôle de Katja, femme blonde aux yeux bleus de « type aryenne » selon Akin, qui empêche le film de tomber dans un bête manichéisme. Ici, au contraire, personne n’est blanc ou noir, tout le monde est gris. Et les méchants de l’histoire ne sont pas les étrangers, mais bien des allemands blonds aux yeux bleus.

En cela, le choix de Diane Kruger n’est pas anodin. L’Allemande qui a autant brillé dans des tragédies grecques (Troie) que dans des roads-trips américains (Sky) porte ici le film sur ses épaules et livre la meilleure performance de sa carrière. Disons le : Diane Kruger est magistrale ! La réussite tient aussi dans le personnage, dans son identification avec le spectateur : on ressent littéralement les mêmes émotions qu’elle, du chagrin à la haine, l’incompréhension jusqu’au désir de vengeance. Un film qui nous emmène donc tant autant dans le cœur de son personnage que dans le cœur d’une société allemande mise à mal.

Conclusion : In The Fade ne nous épargne rien, tant dans la dureté des événements que dans la description terrible de notre société. Un film réussit, vécu à travers les yeux d’une Diane Kruger époustouflante, sublimée par une mise en scène maniériste et efficace. Le film le plus poignant de l’année !

In The Fade
Un film de Faith Akin 
Sortie le 17 janvier 2018


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