[Critique] Green Book : l’humour et l’amitié, remparts contre la haine

Peter Farrelly est un cinéaste connu pour avoir réalisé plusieurs comédies 100% américaines à l’humour tout sauf subtil, de Mary à tout prix en 1998, à My Movie Project en 2013 en passant par Fous d’Irène en 2000, ou L’amour extra-large en 2002. Difficile alors de croire que ce même réalisateur se trouve derrière Green Book, une comédie dramatique sur fond d’Amérique ségrégationniste qui est repartie avec trois Golden Globes début janvier : celui de la meilleure comédie, du meilleur scénario et du meilleur acteur dans un rôle secondaire pour Mahershala Ali. Et il faut bien avouer que Green Book semble aux antipodes de ce qu’a proposé jusqu’à présent le réalisateur.

En 1962, aux Etats-Unis, Tony Vallelonga, dit Tony Lip (Viggo Mortensen), un immigré italien, est engagé comme chauffeur par le Docteur Don Shirley (Mahershala Ali), un pianiste noir renommé, pour l’accompagner dans sa tournée dans le sud du pays. L’incompatibilité de leurs caractères rend le voyage particulièrement difficile, mais ce ne sera pas être le pire de leurs problèmes : tandis qu’ils se dirigent toujours plus au Sud, la ségrégation entre Noirs et Blancs devient de plus en plus stricte. Ils ne peuvent bientôt plus se déplacer sans consulter le « Green Book », ce livre qui répertorie les lieux où les Noirs sont acceptés. La différence de couleur de peau entre les deux hommes semble alors chaque jour les mettre plus en danger, et chaque jour les rapprocher.

Un duo d’acteurs et de personnages surprenant

Le véritable atout de Green Book est la dynamique qu’il crée entre ses deux personnages principaux, Tony et Don. Tout les oppose. Littéralement. Tony est un immigré italien, mari et père dans une famille aux revenus modestes. Videur dans un club où se retrouve la mafia new-yorkaise, c’est un homme a priori assez simple d’esprit mais très charismatique, et doué pour embobiner les autres à coups de belles paroles. Il faut dire qu’il parle, beaucoup, pour dire tout ce qu’il a sur le cœur, parfois sans trop réfléchir. Aux antipodes, on trouve le Docteur Don Shirley, un pianiste noir, riche, cultivé, raffiné. Il vit seul dans un immense appartement au-dessus du Carneggie Hall. Il parle parle peu, pèse ses mots, et tait beaucoup de choses. Placez les deux personnages dans une voiture et envoyez-les faire le tour du pays, et vous obtenez des étincelles : l’un trouve l’autre trop grossier, l’autre trouve l’un trop pédant, les deux ne s’apprécient pas mais se supportent, car ils ont besoin l’un de l’autre.

L’association de ces deux caractères opposés crée des situations très comiques qui ne tombent pourtant jamais dans l’excès et n’alourdissent pas le film. Il faut dire que Green Book va au-delà des portraits stéréotypés et proposent deux personnages complexes, habilement construits, et surtout, en évolution. Lorsqu’ils partent de New York, Don Shirley semble dominer le duo par son intelligence et son éducation quasi aristocratique. Mais à mesure qu’ils s’enfoncent dans le sud du pays, la couleur de peau devient un critère de supériorité en faveur de Tony. Ce renversement de situation permet une belle évolution des personnages, mais le but de Green Book n’est pas de faire aller les personnages d’un point A à un point B et de les changer radicalement. Au contraire, Peter Farrelly en fait des personnages multifacettes, qui au lieu d’effacer leurs différences mutuelles, vont les utiliser pour s’enrichir, se compléter, s’entraider.

Bien sûr, ces deux personnages ne pourraient avoir cette complexité sans la performance extraordinaire de leur interprètes, Viggo Mortensen et Mahershala Ali : les deux acteurs portent complètement le film sur leurs épaules. Viggo Mortensen surprend d’autant plus en parlant avec un parfait accent italien – l’acteur, né aux États-Unis est d’origine danoise !

Un film authentique pour une histoire vraie

D’un point de vue scénaristique ou de mise en scène, Green Book ne révolutionne pas vraiment le septième art. Le film reprend d’ailleurs des codes connus du cinéma : le thème du « duo de choc » est très populaire (on pense au célèbre duo Sherlock Holmes/Docteur Watson ou, en France, aux deux protagonistes de Intouchables), tout comme la dynamique du road-trip, qui permet d’emmener ses personnages dans un voyage initiatique (comme c’est le cas pour Little Miss Sunshine ou le récent Galveston par exemple). Les longs trajets sont des temps propices à la réflexion et à la discussion, surtout lorsque l’on est 24h/24 avec la même personne. On découvre également des lieux différents qui ouvrent notre esprit sur d’autres horizons. Toutes ces thématiques se retrouvent dans Green Book.

Le risque est toutefois qu’en reprenant ces thèmes populaires, on finisse avec une impression de déjà-vu. Et pourtant, le film réussit à tirer son épingle du jeu en apportant une certaine simplicité et authenticité qui fait honneur à l’histoire vraie qu’il raconte. Tony Vallelonga et le Docteur Don Shirley ont en effet réellement existé, et le fils même de Tony, Nick Vallelonga, est à l’origine de la création de Green Book et a participé à l’écriture du scénario. Les nombreuses informations qu’il a recueillies auprès de son père et du pianiste ont permis de façonner les protagonistes avec une réelle authenticité. Côté réalisation, Peter Farrelly apporte une certaine sobriété : il n’essaie pas de trop en faire, que ce soit pour faire pleurer dans les chaumières ou provoquer des fous rires. L’émotion passe par des scènes simples, dans lesquelles la place du regard est notamment importante, ce que soit celui de Don Shirley lorsque, par la fenêtre, il aperçoit des travailleurs noirs cultivant un champs, ou celui de Tony lorsqu’il regarde son patron jouer du piano pour la première fois. L’humour est savamment distillé, et semble surgir des personnages sans qu’eux-mêmes ne s’en rendent compte.

Quant au thème de la ségrégation, lui-aussi a déjà été traité dans plusieurs très bons films comme La couleur des sentiments, réalisé par Tate Taylor en 2011. Mais là encore, Peter Farrelly réussit à apporter quelque chose de plus. Dans un premier temps, on découvre des réalités qui nous étaient peut-être pas encore connues, comme le couvre-feu auquel sont contraints les Noirs chaque soir dans certaines villes, ou encore ce fameux « Green Book », livre qui répertorie tous les lieux – hôtels, restaurants, stations essence – où les personnes de couleur sont acceptées. Mais le plus intéressant, c’est que le réalisateur nous donne à voir la différence qui existait alors entre les Etats d’Amérique. Entre New-York, où vivent les protagonistes, et les Etats du Sud où ils voyagent, le contraste est flagrant. Green Book réussit notamment à montrer comment cette différence surprend les personnages eux-mêmes, qui ne se rendaient pas forcément compte de ce qui se passait dans les autres Etats de leur propre pays, et comment cette prise de conscience affecte leur conception du monde, leur caractère et leur relation.

Conclusion : en reprenant le thème populaire du road-trip, Green Book traite le sujet de la ségrégation aux Etats-Unis sous un nouvel angle, révélant ainsi les différentes facettes de cette Amérique des années 1960. Viggo Mortensen et Mahershala Ali livrent des performances poignantes et incarnent des personnages authentiques, drôles et attendrissants qui sont réellement l’atout de ce film aussi intelligent que divertissant.


Green Book : sur les routes du Sud
Un film de Peter Farrelly
Sortie le 23 janvier 2019


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