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[Critique] Grâce à Dieu : la parole libérée, délivrée

Fort d’une carrière éclectique, François Ozon était attendu au tournant après le décevant L’amant double. Dans Grâce à Dieu (Grand Prix au festival de Berlin), il décide de narrer le récit bouleversant de trois hommes, abusés sexuellement ou attouchés lorsqu’ils étaient enfants par un prêtre dans la région de Lyon. Plus qu’un biopic qui retracerait une histoire finie, le film a la lourde tâche de raconter des événements non seulement récents mais en cours (le diocèse de Lyon venant de porter plainte pour interdire la diffusion du film, pour obstruction dans une affaire juridique en cours). 

Quand on dit François Ozon, on pense avant tout à ses très nombreux personnages féminins forts qui jonglent sa carrière. De 8 Femmes à Potiche en passant par Jeune et Jolie, ou même le sublime second rôle joué par Paula Beer (à l’affiche du Chant du loup) dans Frantz, Ozon est un cinéaste féministe assez unique dans le paysage français actuel. Ainsi, l’idée même de le voir centrer son film autour de trois hommes attisait notre curiosité… et le pari est réussi, face à ce qui est le premier gros choc cinématographique de l’année.

Preynat tout pour la vérité

Le danger même d’adapter une histoire vraie qui n’est pas terminée (ou que l’on pensait terminée mais qui vient se fracasser à votre film, comme dans le dur épilogue de BlacKkKlansman) est de manquer de recul, d’être dans le pathos facile et d’être trop subjectif. Trois obstacles qu’évite avec brio Ozon par le biais d’une mise en scène très clinique, très neutre, et un scénario très documenté et objectif. Effectivement, pendant les deux premiers tiers du long-métrage, le cinéaste fait le choix d’insérer très peu de dialogues mais des voix-off omniprésentes. Pour autant, l’idée n’est pas de communiquer avec le spectateur comme récemment dans le très littéraire Si Beale Street pouvait parler. Ici, les personnages dialoguent par e-mails (de vrais messages qui ont été écrits dans la réalité) et lettres interposées, lues en voix-off. Le choix est radical, et peut décontenancer un public s’attendant à un film très dialogué.

Le choix de découper son film en 4 actes est aussi fortement surprenant : les trois premiers sont dédiés chacun à un personnage : on y découvre sa vie, sa famille, sa douleur face aux horreurs subies dans son enfance… comme une chaîne de personnes ne se connaissant pas, mais qui se retrouvent liées par le prêtre Preynat et ses terribles agissements pédophiles. On découvre donc ces trois personnages que sont Alexandre (Melvil Poupaud), François (Denis Ménochet) et Emmanuel (Swann Arlaud), ainsi que leur famille et leurs proches. Dans leur ordre d’apparition, il y a la volonté de faire monter crescendo une tension et un dénouement complexe qui s’annonce : Alexandre est catholique et veut que l’Église agisse, François désormais athée a oublié mais souhaite que justice soit faite et Emmanuel, finalement, le plus atteint, souhaite se venger sans accepter de pardon.

Lourde de sens

Dans son quatrième acte, toutes les pièces du puzzle s’assemblent. La représentation de l’association La parole libérée et de ses assemblées rappelle tantôt l’écriture de Laurent Cantet (Palme d’Or pour Entre les murs, récemment à l’œuvre derrière L’atelier), tantôt Robin Campillo et son Grand Prix 120 battements par minute. Des références élogieuses mais assez cohérentes, tant les trois cinéastes possèdent dans leur filmographie la même volonté de revendication politique, de faire justice soi-même, de donner la parole aux invisibles.

Des invisibles ici mis en lumière par des acteurs de premier plan, qui irradient l’écran. Melvil Poupaud, dans l’un de ses meilleurs rôles, impressionne par sa prestance et son regard. Son personnage est fervent catholique mais au cours du film, le spectateur semble déceler dans les traits de son visage qu’il doute de sa foi. Denis Ménochet, nommé au César cette année pour Jusqu’à la garde et découvert dans Inglorious Bastards en 2009, surprend tandis que le tandem fils/mère interprété par Swann Arlaud (César du meilleur acteur pour Petit Paysan) et Josiane Balasko émeut au plus profond de nos âmes.

En définitive, Grâce à Dieu cherche à créer un dialogue. Loin de condamner l’Église catholique de manière manichéenne, il cherche à ouvrir le débat. Et pour qu’il y ait un débat, il faut que chaque parti ait droit à la parole. L’importance de parler, de mettre des mots sur des événements traumatiques, de laisser la place aux victimes sont autant de signaux forts envoyés au public, qui feront écho, pas seulement contexte même du film, mais bien à la manière dont notre société fonctionne – et doit changer.

Conclusion : parce qu’il prouve l’importance de la parole libérée, Grâce à Dieu est un film indispensable. Peu sont les films qui ont une portée universelle, qui peuvent et doivent être vu de tous. Celui d’Ozon en fait partie, et on vous conjure d’aller le voir ! 


Grâce à Dieu
Un film de François Ozon
Sortie le 20 février 2019

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