[Critique] Good Time : (road)trip sous acide

Chaque année, le cinéma indépendant américain semble renaître de ses cendres pour apporter quelque chose de nouveau. C’est le cas aujourd’hui avec l’impressionnant Good Time, présenté en compétition officielle lors du 70ème Festival de Cannes. 

Il y a comme une sensation de vide, de fin de festival lorsque le film est présenté le 25 mai à Cannes. Et pourtant, il s’agira de l’une des œuvres majeures de cette 70ème édition. En soi, le film des frères Safdie suit le même parcours que d’autres grands films : un road-trip dans New York, une fuite, un questionnement de l’identité… Car Good Time suit Connie et son frère Nick alors que ce dernier est arrêté lorsqu’un braquage tourne mal. Connie (interprété par Robert Pattinson) réussit à s’enfuir et tente alors de le secourir. Mais tout ne se passe pas comme prévu …

Le New-York des bas-fonds 

Le film devient dès lors un road-trip totalement fou, où l’on ne sait plus qui dirige l’action tant le personnage principal semble subir tout un tas d’épreuves, plus que les contrôler. On déambule alors dans les rues d’un New-York sale, mal-famé et violent. Dans la vision de la Grosse Pomme qu’il dépeint, ainsi que par sa structure, le film des frères Safdie rappelle énormément l’une des œuvres les moins aimées de Scorsese : After Hours. Aussi sélectionné à Cannes – il gagne le Prix de la mise en scène en 1986 -, le film présente un personnage qui en l’espace d’une nuit vivra l’enfer, baladé dans un New-York en décrépitude. Les deux films partagent une ambiance assez glauque et pessimiste, et font évoluer leurs personnages dans un monde dystopique dont ils ne peuvent échapper. Car oui, il y a dans ces œuvres l’idée d’échappatoire pour les personnages, une volonté de sortir de la caste sociale à laquelle ils ont été assignés. Mais les deux films rassemblent autant de points communs que d’intenses différences. En conférence de presse, Good Time a été comparé à « un Tarantino avec du cœur », et il y a effectivement un rapport à la violence similaire et assez déstabilisant entre ces cinéastes. Pas le même message, mais le même moyen pour y arriver.

Good Time présente avec une certaine justesse ce que c’est que de vivre dans les quartiers pauvres de New York, et outre le fil rouge du film qu’est la fuite de Pattinson, on entraperçoit quelques moments de vérités dans la manière de dépeindre les gens, leurs qualités touchantes comme leurs défauts (auto)destructeurs. La relation entre les deux frères est un oasis d’amour, de résistance et d’émotion parmi la violence de ce monde. On croit complètement à ce jeune homme prêt à tout pour sauver son frère qui n’est pas capable de se protéger tout seul. Derrière la tension se cache donc un film extrêmement beau et touchant, que le message nihiliste et destructeur ne peut gâcher.

Let’s have a Good Time 

L’une des forces du film est sa forme, très esthétisée. Les frères Safdie ont une manière de fonctionner efficace : Joshua Safdie s’occupe de la technique, de la mise en scène et de la musique, Ben Safdie du scénario, de la direction d’acteurs et joue lui-même l’un des deux frères du film. Cette technique permet donc d’avoir une maîtrise totale de tous les éléments. Et en ce qui concerne la mise en scène, Joshua ne chôme pas.

Le film possède un rythme endiablé qui lui permet, en 1h40, de nous emmener dans une suite assez énorme de décors et lieux différents. Les frères Safdie font notamment le choix de la caméra flottante (steady cam), très stable et indépendante, qui permet une immersion extrêmement forte et intense. La photographie du film marque par son excentricité et nous plonge dans la subjectivité des personnages… sous drogues hallucinogènes. Coloré, fluo (du jaune au bleu, rouge ou vert, toutes les couleurs y passent), avec des néons un peu partout, Good Time est comme un trip sous acide. Si l’utilisation de la lumière pourrait visuellement rappeler certains giallo italiens de Dario Argento, ou plus récemment des « films néons » comme ceux de Harmony Korine (Spring Breakers) ou Nicolas Winding Refn (Drive, Neon Demon), l’ambiance générale du film vient lui donner une touche d’originalité inégalable. Pour couronner ce qui est une sorte d’assemblage désordonné mais maîtrisé de références, la bande originale de Oneohtrix Point Never (The Bling Ring) nous replonge dans les années 80. Entraînante, rythmée, électronique et irréelle, il s’agit d’une des meilleures soundtracks de l’année (lors de la conférence de presse du film en mai dernier, un journaliste a même demandé quand elle sortirait !).

Enfin, LA grande réussite du film est de ne pas se reposer sur ces artifices, sur sa forme. Souvent, la caméra abandonne son aspect flottant pour se concentrer sur ses acteurs. On est très près d’eux, et les gros plans se retrouvent révélateurs de leur intériorité. Il faut dire, aussi, que le casting est assez intense : on se plaît à voir Robert Pattinson dans un tel projet et il apporte à la fois une force et une naïveté supersonique au personnage. Il n’interprète pas Connie, il est Connie. Belles performances aussi de Ben Safdie dans ce rôle tout en retenue du frère différent et de Buddy Duress acteur amateur qui apparaît (presque) pour la première fois à l’écran ici. Celui qui est issu des quartiers pauvres de New York et qui était encore récemment en prison est une révélation et inonde de sa justesse et de son énergie.

Conclusion : Entre ses références bien assumées (de Scorsese jusqu’à Tarantino ou Argento) et son style bien à lui, Good Time est un film vertigineux. Un road-trip sous acide, dans lequel Pattinson devient la muse de cinéastes nihilistes. Prodigieux.

Good Time
Un film des frères Safdie
Sortie le 13 septembre 2017


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