[Critique] Girl : au féminin ou au masculin ? 

Pour son premier long métrage, Lukas Dhont s’offre tous les honneurs cannois. Reparti avec la Queer Palm et la Caméra d’or, le réalisateur a également offert à son interprète principal, Victor Polster, le prix du meilleur acteur à Un Certain Regard. Tout semble sourire donc à ce premier film, l’histoire de la lutte intérieure d’une jeune héroïne en quête de son identité, qui nous met face à la nécessité de parler de notre perception du genre.

Lara rêve de devenir danseuse étoile, mais le corps d’une ballerine est difficilement compatible avec celui de Lara, née Victor. Soutenue par un père extraordinaire, Lara se lance dans une bataille qui veut mener à son terme sa transition en subissant l’opération chirurgicale nécessaire à son changement de sexe. Sa décision coïncide avec son admission dans l’une des plus prestigieuses écoles de danse de Belgique, où elle doit rattraper son retard sur les autres ballerines, formées depuis l’enfance à l’éprouvante technique du ballet.

Bataille à corps perdu

Longtemps endormie, la véritable identité sexuelle de Lara se fait jour, accaparant progressivement le corps de Victor, dissolvant sa masculinité, tendant à la disparition actée de celle-ci lors d’opérations de changement de sexe. Lara est un personnage courageux, qui est prêt à endurer toutes les souffrances pour aller jusqu’au bout de son projet. Être une ballerine astreint à une discipline du corps qui frôle la perfection. Rien ne doit dépasser, poussant Lara à aller jusqu’à dissimuler son pénis sous de larges sparadraps.

Cette opération chirurgicale de réassignation sexuelle apparaît comme le point d’arrivée du film, ce vers quoi toute la matière narrative va s’orienter. Mais point d’arrivée ou chimère ? Girl raconte la préparation physique et mentale de ce corps qui ne peut plus exister tel que la biologie l’a voulu. Ce cheminement est long et douloureux, mais Lukas Dhont a su capter chaque moment de libération qui émane du corps de Lara, notamment au travers des sublimes chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui, où l’enveloppe physique de Victor s’évapore peu à peu, et laisse toute la sensibilité de Lara se révéler.

Combat politique ?

Davantage soucieux de raconter l’histoire sensible de Victor, pourtant potentiel porteur d’étendard de tous les sujets sensibles de la transexualité, Girl ne sombre jamais dans un discours volontariste où la transformation de Lara ne servirait qu’à illustrer les combats de la communauté qu’elle symbolise. Le beau geste politique du film se situe ailleurs : dans le fait de capter une circulation des désirs loin de toute classification, d’étirer les scènes jusqu’à ce que l’enjeu dramatique devienne insoutenable, ou encore dans la dure opération de déconstruction du lien établi par la société entre sexe et genre.

Girl serait donc un parfait geste politique, comme l’était l’an dernier 120 battements par minute pour la lutte contre le SIDA, un instant de combat, lancé sur un écran le temps d’un film. Mais le film se veut bien plus qu’un simple manifeste politique. Tout le cadre que Lukas Dhondt s’applique à créer autour de Lara étire la matière narrative. La performance d’Ariel Worthalter est tout aussi impressionnante que celle du jeune acteur. Il campe un père prêt à tout pour soutenir son enfant dans cette bataille, tout en lui  faisant vivre une adolescence normale, avec les mêmes tabous et conflits qui caractérisent une relation parent/ado. Lukas Dhont explore son sujet avec pudique frontalité, peut être le plus bel oxymore que nous ait offert le festival cette année.

Conclusion : Girl, c’est la reconquête physique et mentale de la féminité de Victor, à qui la biologie a donné tort. Un drame parfaitement mesuré et bouleversant.


Girl
Un film de Lukas Dhont
Sortie le 10 octobre 2018


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