[Critique] Ghost in the Shell : l’enveloppe change, pas l’esprit

Il suffit de prononcer les mots « live action » (film en prises de vue réelles) pour susciter la plus grande peur auprès d’une bonne partie des fans de mangas et/ou animes. Depuis la catastrophe Dragon Ball Évolution, quoi de plus normal ? Non-respect de l’œuvre initiale, whitewashing (des personnages d’origine asiatique incarnés par des acteurs occidentaux), histoire troublée… Les craintes sont nombreuses. Ghost in the Shell, dont l’adaptation est prévue depuis plus de huit ans, et Death Note, qui sortira en août prochain sur Netflix, provoquent la même appréhension. Les cinéastes occidentaux peuvent-ils offrir un nouveau regard sur ces œuvres sans pour autant les dénaturer ? Le « cahier des charges » hollywoodien induit-il inévitablement une baisse des exigences ? Pour Adam Wingard et Rupert Sanders, le challenge est corsé. D’autant plus pour ce dernier, qui n’en est uniquement qu’à son second long métrage après Blanche-Neige et le Chasseur.

Ghost in the Shell, ce sont avant tout des mangas créés par Masamune Shirow, mais aussi deux animes cultes réalisés par Mamuro Oshii en 1995 et 2004. Entre temps, trois séries d’animation et deux autres animes se sont chargés de raconter la suite des aventures du Major Kusanagi, Batou et consorts. Oui, le personnage du Major (interprété par Scarlett Johansson) s’occidentalise dans ce film, mais n’oubliez pas l’essentiel : elle est un esprit (le Ghost) dissimulé dans une enveloppe (le Shell)… Membre de la Section 9, le Major est un élément clé de la lutte contre les plus dangereux criminels de sa ville. Mais lorsqu’elle se retrouve confrontée à une nouvelle menace capable de pirater tout être doté d’une « augmentation », elle se rend compte qu’on ne lui a pas tout dit à propos de son but… mais également de sa propre identité.

Un regard neuf sur l’œuvre de Masamune Shirow

Rupert Sanders a pourtant dû convaincre un intermédiaire de taille pour se retrouver à la tête de cette adaptation : Steven Spielberg, qui en détenait les droits via sa société Dreamworks. De longues discussions et un roman graphique (présentant sa vision de l’œuvre, inspirée du manga, de l’anime et de sa suite, Innocence) plus tard, le réalisateur était à bord.

Ghost in the Shell version Hollywood s’émancipe de son matériau de base et de l’anime, du moins dans son scénario : adieu la confrontation entre diverses factions autour d’un « Puppet Master », intelligence artificielle forcée de trouver une enveloppe corporelle, bonjour à d’autres enjeux issus des séries d’animation et stand alones. Le scénario du film pioche ainsi divers éléments à travers l’œuvre de Shirow pour créer son propre mouvement, davantage recentré sur le personnage du Major. Qui est-elle réellement ? Qu’est-elle devenue ? Quel est son rôle ? Ghost in the Shell va plus loin et offre davantage de matière à ses héros, Batou y compris (ne voyez pas ses yeux humains d’un… mauvais œil).

L’intrigue devient très vite la quête personnelle du Major, perdue entre son humanité et son artificialité. L’interprétation de Scarlett Johansson transfigure avec brio l’état d’incertitude permanente de son personnage, en quête de sensations et d’émotions. Sa démarche robotisée et son visage impassible rappellent inévitablement la perte d’humanité dont est victime Lucy, dans le film de Luc Besson. Anesthésiée par la violence, le Major en oublie le monde qui l’entoure et sa propre vie.

De la manipulation des âmes

Recadrer cette intrigue autour du Major n’empêche pas pour autant d’oublier les thèmes de prédilection de Ghost in the Shell : ce désir incessant qu’a l’homme de vouloir atteindre l’immortalité, quitte à faire corps avec les machines. Les dérives d’un tel système ne sont pas oubliées : implantation de souvenirs, manipulation et piratage des âmes à des sombres fins… Le film de Rupert Sanders remet ainsi en perspective cette histoire, créée en 1989, et ses enjeux largement présents dans la culture actuelle. Ghost in the Shell a longuement nourri la science-fiction, de Matrix à Blade Runner, tout comme ce film se nourrit de ces références nouvellement établies.

Il n’y a aucun doute quant à l’honnêteté de la démarche de Rupert Sanders, dont l’affinité pour le matériau d’origine transparaît à chaque image. Certaines scènes des animes de Mamuro Oshii sont ainsi reprises plan pour plan, pour le plus bel effet. La direction artistique, ainsi que le travail sur les décors et les effets spéciaux transposent l’esthétique originale du manga avec une grande efficacité. Si le film obéit aux règles hollywoodiennes en rendant son histoire plus accessible (mais peut-être aussi plus prévisible), il n’en oublie pas le cœur même de l’œuvre et offre un grand spectacle visuel. Les accusations de whitewashing, bien que compréhensibles, sont très justement incluses au cœur de l’intrigue et questionnées avec raison : oui, Hollywood sait parfois se nourrir de ses erreurs.

Conclusion : Les inquiétudes ont beau avoir été grandes, le résultat est là. Ghost in the Shell s’impose comme une adaptation réussie et respectueuse de son univers initial, et permet même de s’attacher davantage à ses personnages… Une réussite !

Ghost in the Shell
Un film de Rupert Sanders
Sortie le 29 mars 2017

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