[Critique] Firstman : l’intime plutôt que le spectacle

À 33 ans, le cinéaste Damien Chazelle livre avec Firstman l’un des films les plus anti-spectaculaires de l’année. Loin des nombreux films se déroulant dans l’espace qui impressionnent par leur sens du divertissement, Chazelle s’entête ici à filmer l’humain plutôt que l’espace. Le spectacle n’a pas lieu à l’image, mais en nous.

En apparence, il n’y a rien à raconter. Neil Armstrong est, le 21 juillet 1969, le premier Homme à marcher sur la Lune. Son nom est connu de tous, et son exploit continue de nous faire rêver. Et pourtant, ici, Firstman tente plus de raconter ce qui gravite autour de l’Homme. Plus que la mission, le film relate ici l’histoire d’un homme, de sa vie, de ses obsessions, ses échecs et ses regrets. Un film finalement plus intimiste que grand spectacle.

Formellement impeccable

Pour autant, le film sait impressionner. Les effets spéciaux contemporains alliés à des décors très détaillés mettent le film en orbite. Véritable pépite visuelle, Firstman s’apprécie pour son image et son son. Le cinéaste va jusqu’à filmer – comme sur son précédent long métrage La La Land – en pellicule : il alterne même le 35mm (format le plus classique) avec le 16mm (grain plus prononcé) pour montrer l’intimité de la famille d’Armstrong, et le 65mm dans les séquences sur la Lune, tournées dans un ratio de cadre IMAX démesuré. L’immersion est donc là, renforcée par un mixage son très abouti qui vient placer le curseur de l’identification du spectateur à Armstrong très haut : le son vient presque uniquement de ce que lui-même entend,

Mais l’identification est surtout rendue possible par le choix osé de Chazelle de placer sa caméra toujours autour de son personnage. Si le sujet est la conquête de l’espace, de l’immensément grand, le cinéaste préfère filmer en gros plan Ryan Gosling, sans jamais le lâcher. Sur la Terre, dans les navettes, sur la Lune… n’espérez pas voir autre chose que son visage.

Le très grand pour parler du tout petit

En ne plaçant sa caméra qu’autour de Gosling, non seulement dans la navette mais même dans son casque, Chazelle dit bien que le sujet de son film, c’est l’Homme. Que l’espace n’est qu’un prétexte, une métaphore, pour parler de nous, de nos émotions. Car Firstman, s’il se situe dans l’immensément grand, parle du parcours bouleversant de Neil Armstrong. On insiste sur sa vie de famille, ses amis, sa femme Janet et Karen, sa fille décédée très jeune. C’est même ce deuil qui nourrit tout le personnage de Neil et, si l’on se doute que la fiction dépasse la réalité historique, épaissit sa psychologie.

L’immensément petit (les émotions en nous) face à l’immensément grand (l’espace, le vide) : ce contraste très fort surprend. On aimerait, parfois, voir le cadre s’élargir, prendre de la hauteur, quitter la navette… mais on est enfermé avec ce personnage. À travers lui, Chazelle dit toute la beauté de l’être humain qui, quand il se dépasse, peut accomplir des miracles.

Enfin, pour son quatrième film, le réalisateur arrive au bout de ses névroses. Tout comme dans Whiplash, le film loue le dépassement de soi par le travail, par l’acharnement (presque par masochisme). Et tandis qu’il filme les ruines du passé (le film se déroulant il y a presque 50 ans), il nous livre une leçon sur le présent, sur notre société. Tout comme dans La La Land, n’oublions pas de rêver, nous pouvons toucher les étoiles à condition d’y croire profondément.

Conclusion : Chazelle livre ici sa vision de Neil Armstrong. Derrière la figure historique, le cinéaste rajoute des morceaux de fiction judicieux. Firstman est un film déroutant : alors qu’on imaginait le récit du premier homme sur la Lune grandiose, avec un cadre très large et un sens du spectacle, on est piégé autour du personnage de Neil Armstrong, prisonnier de ses émotions. Un film tragiquement intime, dont on sort bouleversé !


Firstman
Un film de Damien Chazelle
Sortie le 17 octobre 2018


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