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[Critique] Dark Waters : le brillant passage de Todd Haynes au film d’enquête

Après avoir adapté à l’écran deux romans, Carol et Le Musée des merveilles, Todd Haynes s’attaque désormais (et pour la première fois) à une histoire bien réelle. Dark Waters relate l’un des plus grands scandales sanitaires américains… et mondiaux. Le combat d’un seul homme, l’avocat Robert Billott, face à l’un des géants de l’industrie américaine. Alors qu’il est censé les défendre, c’est en faisant la connaissance d’un agriculteur de sa ville natale, impacté par les rejets toxiques d’une usine, que les convictions de Billott seront mises à rude épreuve…

On aurait pu croire que Todd Haynes perdrait peut-être un peu de sa patte en passant du drame fictif au biopic (comme beaucoup de réalisateurs qui se confortent désormais dans le genre), mais il n’en est rien. Dans Dark Waters, ce qui prime, c’est avant tout l’humain. Le réalisateur s’attache autant à l’affaire qu’à ses victimes, montrant à quel point le combat de Billott était éprouvant. Et pour l’incarner, qui de mieux que l’acteur Mark Ruffalo, déjà à l’affiche de l’oscarisé Spotlight en 2015 ? Également connu pour son engagement en faveur de l’écologie, l’acteur a proposé à Todd Haynes de porter ce projet…

Très loin du paradis

Alors oui, on ne va pas se mentir : Dark Waters est long. S’il l’est, c’est avant tout pour retranscrire à quel point le combat de Robert Billott a été tortueux, s’étalant de la fin des années 90 jusqu’à aujourd’hui. À partir de l’histoire de Wilbur Tennant (Bill Camp), modeste agriculteur pour qui l’avocat se demande bien ce qu’il va pouvoir faire, se déploie une affaire d’une ampleur bien plus grande face à laquelle DuPont, le principal intéressé, se montre bien peu coopératif. Tout est fait pour mettre des bâtons dans les roues de l’avocat, dont on ressentira à de multiples reprises l’impuissance face à l’étendue du scandale, quitte à le pousser dans ses retranchements physiques et psychologiques et dans une certaine paranoïa.

C’est là que se déploie tout le talent de Mark Ruffalo qui nous rappelle qu’il est bel et bien acteur, malgré ses vacances dans les deux derniers volets de la saga Avengers. Son personnage se montre tout autant menacé dans sa vie publique que privée, et ces scènes de famille, intimistes, avec sa femme Sarah et ses enfants sont parmi les plus vibrantes du film. Si on ne la voit pas assez, Anne Hathaway s’avère pourtant aussi très convaincante dans ce rôle, et rappelle qu’elle aussi, avant de sacrifier sa vie professionnelle pour élever ses enfants, voulait travailler dans le droit. De manière brève mais subtile, Haynes en profite ainsi pour faire un tacle au machisme de la profession et à ces valeurs passéistes.

Le musée des horreurs

Face à DuPont, le combat de Billott est évidemment semblable à celui de David contre Goliath. Non seulement l’avocat se met un géant de l’industrie à dos, mais cette entreprise est aussi le principal employeur de l’état de la Virginie-Occidentale. Dans la petite ville de Parkersburg, où Billott doit retourner enquêter et d’où vient l’agriculteur Tennant, la communauté voit ces accusations d’un très mauvais œil… Et c’est aussi là que Todd Haynes excelle : il capte à de multiples reprises les regards de ces passants, dans des rues où le nom de DuPont se voit apposé quasiment partout. Des bâtiments sont nommés en leur honneur, les poubelles portent leur logo… Bref, la présence du géant industrielle est omniprésente, dans l’espace public comme dans les esprits. Et les collaborateurs de l’avocat sont vus comme des parias.

On l’a dit, le sentiment d’impuissance est majoritairement présent dans le film, mais Dark Waters réserve des scènes d’enquête passionnantes. Le film ménage parfaitement son suspense et maintient son spectateur en haleine face aux nombreux retournements de situation qui attendent Billott et ses collaborateurs, menant à une affaire d’ampleur mondiale. Les années passent, l’impunité aussi, tant la mainmise de DuPont sur le système est grande. Et c’est aussi dans l’humain que Billott construira sa défense, se basant sur les conséquences des produits utilisés par l’usine sur la population locale. L’humain toujours : Todd Haynes rend quant à lui honneur aux véritables personnalités derrière cette enquête, les faisant figurer dans son film…

Conclusion : Avec Dark Waters, Todd Haynes ne perd rien de sa patte et s’attache toujours autant à l’humanité de ses personnages, face à un combat dont l’envergure les dépasse un peu plus à chaque instant. Un film d’enquête passionnant et à ne pas manquer !

Gabin Fontaine

Dark Waters
Un film de Todd Haynes
Durée : 2h07
En salles le 26 février 2020

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