[Critique] The Danish Girl : l’histoire « vraie » de Lili Elbe ?

En ce début d’année 2016, l’égalité est l’un des maîtres-mots du cinéma. Alors que le splendide Carol de Todd Haynes (récompensé à Cannes pour l’interprétation de Rooney Mara) s’apprête à sortir sur les écrans le 13 janvier, le nouveau long-métrage de Tom Hooper débarque la semaine suivante, la veille de l’avant-première française de Free Love, avec Ellen Page et Julianne Moore. Dans The Danish Girl, Eddie Redmayne incarne Einar Wegener, l’un des premiers hommes à avoir souhaité changer de sexe, devenant ainsi Lili Elbe. Donné favori aux Oscar et aux Golden Globes, pourrait-il remporter un prix deux années d’affilée, tout en offrant un regard nouveau sur la communauté transgenre ? Silence Moteur Action vous répond.

On ne va pas se mentir : The Danish Girl a été un calvaire en termes de production. Le script a trainé dans quelques tiroirs depuis 2009, passant de mains en mains, et de réalisateur en réalisateur. De Tomas Alfredson (Morse) à Nicole Kidman (qui envisageait même d’incarner le premier rôle !), équipe et castings ne continuèrent de changer jusqu’à l’arrivée de Tom Hooper en 2014. Le réalisateur imposa l’arrivée d’Eddie Redmayne, mais aussi celle d’Alicia Vikander, qui succéda elle-même à de nombreuses autres actrices, dont Gwyneth Paltrow, Uma Thurman et Charlize Theron. Un joyeux bazar dans lequel le réalisateur tentera tant bien que mal de mettre de l’ordre, mais malheureusement pour lui, le résultat peine à nous convaincre.

Un biopic à l’écriture fragile et maladroite

Peu de films se sont hasardés à évoquer la transidentité avec brio : qu’il s’agisse de Laurence Anyways de Xavier Dolan, ou bien Une nouvelle amie de François Ozon, tous deux placent leur intrigue dans un cadre spatio-temporel qui nous est encore proche. Personne n’avait encore osé faire un film sur le transgenrisme dans son histoire. The Danish Girl apparaît donc comme un pari audacieux, mais également très risqué. Présenté avec insistance comme « une histoire vraie », le film de Tom Hooper est adapté du roman éponyme de David Ebershoff, lui-même étant un récit romancé – et non une biographie – sur la vie de Lili Elbe. L’intitulé est largement trompeur, puisque de nombreuses libertés ont été prises quant à l’histoire de Einar Wegener / Lili Elbe, non seulement sur les étapes de son changement de sexe, mais aussi – et surtout – sur l’histoire d’amour entretenue entre Einar et Gerda. L’intrigue est suffisamment simplifiée et rafistolée de manière à ce que le personnage d’Alicia Vikander puisse être présent du début à la fin du film, alors que cela ne fut pas le cas dans la réalité.

Cette « réécriture » de l’histoire ne constitue pas pour autant le seul problème du script de The Danish Girl : écrit par Lucinda Coxon, il souffre malheureusement de nombreux défauts, visibles d’entrée de jeu. « L’arrivée » de Lili dans la vie d’Einar est plutôt mal amenée : c’est simple, c’est comme si le désir de transformation d’Einar naissait en à peine quelques secondes, alors qu’il pose avec une robe. Il y a d’ailleurs un certain paradoxe entretenu dans la relation qu’a Einar envers Lili : il estime qu’elle est cachée en lui depuis son enfance, et pourtant le film traite son arrivée de manière si succincte, instantanée, que l’image et la parole ne se correspondent pas. En résulte un biopic chancelant, aux étapes inégales. Ce qui importera le plus aux yeux de Tom Hooper ne sera pas véritablement la transformation d’Einar en Lili, mais les conséquences de cet aveu sur sa relation avec Gerda. Le problème, c’est que le film ne raconte pas la véritable histoire, et joue bien trop sur la corde sensible : on n’a d’ailleurs pas trop saisi la nécessité de cet étrange triangle entre Eddie Redmayne, Alicia Vikander et Matthias Schoenarts… D’énormes longueurs se font sentir à travers le long-métrage, notamment à cause de l’intrigue bâclée entre Einar/Lili et Henrik (incarné par Ben Whishaw). On ne parvient jamais véritablement à comprendre si Henrik sait qu’il côtoie Einar dès le départ ou non. À force de demeurer dans le non-dit, ou en instaurant certaines ellipses, The Danish Girl mène parfois son spectateur à la confusion !

Une Alicia Vikander brillante face à un Tom Hooper sur pilote automatique

Navré de vous l’annoncer : la véritable vedette de Danish Girl n’est autre qu’Alicia Vikander à nos yeux. Humaine, emplie d’émotion et de justesse, elle est la seule à réellement paraître sincère dans son interprétation et dans le sujet. Tout le contraire de son comparse Eddie Redmayne, dont la prestation est profondément marquée par l’exagération. Inutile d’en ajouter à la polémique : le choix d’un acteur cisgenre dans ce rôle est certes discuté par certains, mais nous n’aurions qu’à proposer, en guise de réponse, de revoir la prestation de Melvil Poupard dans Laurence Anyways pour prouver qu’un acteur cisgenre est tout à fait capable de saisir les enjeux d’un rôle transgenre. Ici, le film de Tom Hooper force bien trop les traits, et Eddie Redmayne en fait bien trop, quitte à ce que The Danish Girl ne véhicule malgré lui certains stéréotypes néfastes envers le transgenrisme. S’il y a bien quelque chose que le film dénonce avec efficacité, c’est le traitement pseudo-médical que l’on réservait aux transgenres. Déviance morale et psychologique, folie, « thérapies » atroces font face à de nouveaux idéaux plus éclairés, représentés par le personnage de Sebastian Koch.

Cela n’empêche pas pour autant l’impression de se retrouver devant un film calibré, dans lequel Tom Hooper se plaît à délivrer ses plans fétiches : personnages écrasés sur le bas-côté d’un cadre histoire de bien nous faire comprendre la pression qu’ils ressentent, décors verts et aux murs décrépis qui rappellent aisément ceux du Discours d’un roi… Ne t’inquiète pas, Tom. On a bien compris que l’on était devant l’un de tes films, mais esthétiquement, c’est parfois limite. Dommage aussi pour la musique d’Alexandre Desplat, qui malgré de jolis partitions, demeure bien trop sous-exploitée, quitte à parfois trop insister sur les silences dans certaines scènes au lieu de les accompagner.

Conclusion : Bilan plus que mitigé pour cette Danish Girl qui, à défaut de proposer une réflexion réellement nouvelle sur le transgenrisme, s’engouffre dans les clichés et un scénario très mal ficelé.

Danish Girl, réalisé par Tom Hooper
Avec Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Ben Whishaw
Sortie en salles le 20 janvier

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