[Critique] Continuer : les prisonniers du désert

Après A perdre la raison, Les Chevaliers blancs ou encore L’Economie du couple, Joachim Lafosse poursuit le thème familial qui est au cœur de son oeuvre avec son nouveau film Continuer. Présenté à Venise aux Giornate degli Autori en août 2018, le film est adapté du roman de Laurent Mauvignier et s’approprie l’histoire pour finalement proposer un western contemporain touchant. 

Deux chevaux, un désert oriental, une mère et son fils : voici les motifs principaux autour desquels se construit le récit de Continuer. Sybille (Virginie Effira), une mère divorcée, entraîne son fils Samuel (Kacey Mottet), adolescent impulsif et solitaire, dans une traversée du Kirghizistan avec l’espoir de renouer leurs liens endommagés.

Tomber pour mieux se relever 

Pas de contexte pour vous guider, le réalisateur belge commence son film in medias res (contrairement à l’incipit du livre) pour mieux plonger son spectateur au cœur du voyage. Pourtant, tous les enjeux sont présents dès le début. Une atmosphère écrasante règne et la force du soleil semble avoir consumé toute forme d’énergie chez les personnages. Le conflit instauré se ressent tout le long du film notamment par le biais des non-dits et d’un dialogue impossible. Sybille a besoin d’écrire dans un petit carnet et de parler avec son fils tandis que, chez Samuel, tout est une question de gestes et de regards. On retrouve ici une idée très « antonionienne » dans cette déchéance de la communication où le spectateur est destiné à observer les faits : de la même façon que dans L’Eclipse, réalisé par Michelangelo Antonioni en 1962, les deux personnages ne parviennent plus à échanger. Tout se joue alors dans les moments de tension et de relâche qui sont très bien maîtrisés, particulièrement grâce à l’utilisation du silence et des sons naturels. De la même façon l’apparition de la musique est subtile et vient désamorcer ou au contraire appuyer les scènes de crise.

S’il s’agit d’un voyage d’un point A à un point B, celui-ci est autant physique que mental. Continuer fait le portrait d’un récit initiatique de deux personnages. Sa force réside dans l’idée qu’à mesure que ceux-ci avancent, ils évoluent et, paradoxalement, nous reculons en en apprenant plus sur leur passé. Samuel est proche des chevaux et leur confère l’amour qu’il ne parvient pas à donner à sa mère. Ce dernier a d’ailleurs quelque chose de primitif et ce même caractère incontrôlable que peuvent avoir ces animaux. Sybille, elle, se révèle peu à peu à son fils et, par la même occasion au spectateur, qui devient progressivement le journal intime dans lequel elle écrit. Ainsi, la complicité qui se tisse lentement entre ce duo mère-fils se dévoile au même rythme que celle-ci naît entre les personnages et le spectateur.

Baby it’s a wild world

Le désert que les personnages traversent est à l’image de leur relation : beau mais hostile. Le film se déroule uniquement dans ce même espace traité tel un outil primordial à l’histoire. C’est en effet le désert qui unit les deux personnages face aux obstacles qui se déploient sur leur chemin. Sybille et Samuel sont forcés de se serrer les coudes et l’hostilité de l’environnement devient alors complice de leur réparation. Parfois claustrophobique, parfois libérateur, ce décor (sublimé par une belle direction de la photographie) conduit les personnages aux extrêmes autant physiquement que psychologiquement. Ils en apprennent alors autant l’un sur l’autre au cours du périple que sur eux-mêmes.

Chaque événement, aussi faible dramatiquement parlant soient-ils, se transforme en élément déclencheur décisif dans l’évolution de la relation. Continuer propose un travail scénaristique très développé parfois au détriment de la mise en scène, n’empêchant pas pour autant son spectateur de rester accroché au film notamment grâce aux prestations des deux acteurs (la captivante Virginie Efira et Kacey Mottet Klein convainquant en adolescent rancunier).

Conclusion : aux allures de road-movie, Continuer traite d’un drame familial mais surtout de la reconstruction d’un lien mère-fils abîmé autour de deux personnages extrêmement bien écrits et interprétés.

Continuer
Un film de Joachim Lafosse 
Sortie le 23 janvier 2019

 

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