[Critique] Les Confins du monde : confrontation au bout de l’enfer

Relégué à la Quinzaine des Réalisateurs après la présentation de Valley Of Love en compétition officielle en 2015, Guillaume Nicloux revient sur la croisette pour achever ce qu’il avait entamé trois ans auparavant. Les Confins du monde vient poindre ce que l’on peut voir maintenant comme une trilogie Valley Of Love/The End/Les Confins du monde. Cette expérience qu’il entend mener s’achève sur un film ambitieux, qui sonde en profondeur les confins de l’humanité.

On quitte la brûlante vallée de la mort pour l’air suffocant d’Indochine. Robert Tassen, jeune militaire français, est l’unique survivant d’un massacre où il perd dans d’atroces conditions son frère et sa belle-sœur. Il va alors se lancer dans une vendetta au cœur de la jungle indochinoise. Nourrie par la haine, sa vengeance se complique lorsqu’il rencontre Mai, jeune prostituée locale. Comment réussir à mener à bien son combat en conciliant deux sentiments aussi puissants qu’antinomiques ?

Le passage de flambeau

Nicloux est un réalisateur qui n’a de cesse de se réinventer et pourtant, il mène depuis ces dernières années son programme fondé sur une expérience d’acteurs, c’est-à-dire la mise en place d’un dispositif pensé autour de l’acteur, une sorte d’expérience le confrontant à des situations, des rencontres, des lieux et des paysages. Valley Of Love et The End avaient redonné au corps de Gérard Depardieu toute sa pudeur. Cet ultime volet de la « saga depardienne » s’achève tout naturellement par le passage de flambeau. Le personnage de Gaspard Ulliel fonctionne en pendant de celui de Gérard Depardieu : du corps suicidé de l’homme, renaît d’entre les morts celui de Robert Tassen au début du film. Et c’est une problématique récurrente : celle de l’acteur mourant et renaissant à travers ses rôles. En fait, chez Nicloux, l’acteur est un être métaphysique.

Une question reste en suspend : Les Confins du monde est-il un film de guerre ? Si Sylvie Pialat, la productrice du film et à l’origine du projet, a voulu s’intéresser à un pan de l’histoire dont on parle peu, Guillaume Nicloux n’a pas laissé l’historique prendre le pas sur son film, explorant davantage les rapports humains que les conflits historiques des peuples. Le film s’est épuré de lui-même, pour se resserrer sur Gaspard Ulliel, autant d’un point de vue formel que narratif. La figure de l’acteur est dans tous les plans, son regard perçant hantant le peu d’entre eux où il n’y est pas. Les Confins du monde s’arrime à son acteur pour en capter la fatigue et l’épuisement, mais aussi sa profonde solitude. « Rentrez en France, pour quoi faire ? » dit-il. C’est cette quête existentielle, déchirée par l’antinomie du sentiment de vengeance et de la passion amoureuse, qui le maintient en vie.

« Live experience » en Indochine 

Guillaume Nicloux propose une véritable expérience cinématographique, un « Voyage au bout de l’Enfer« , où l’on retrouve cette même sensation d’oppression que dans le film de Michael Cimino. L’équipe du film ne cache pas les difficultés rencontrées lors du tournage, parfois réalisé dans des circonstances extrêmes et avec des conditions climatiques compliquées. Cette double immersion fait du film une expérience commune pour les acteurs et le spectateur, alors tous happés dans la jungle indochinoise l’espace d’une heure et demie.

La force climatique surpuissante dicte totalement la façon dont s’installe l’aventure filmique et lui donne toute son identité. Le personnage principal est le décor lui-même – c’est ce que l’on retrouvait déjà dans Valley Of Love : le lieu comme point de départ de tout. Le film adopte alors un rythme étrange, multipliant les ellipses, parfois au détriment du fil narratif. En effet, l’expérience est au cœur du film, seule la confrontation du corps des personnages à ce décor compte. On ne s’attarde que très peu sur la guérison du corps de Robert au début du film, pour le projeter plus rapidement dans l’épreuve suivante.

Conclusion : malgré l’horreur de la guerre, c’est en la faisant que l’on se sent le plus vivant. Les Confins du monde offre une expérience puissante et suffocante. Ce long métrage de Guillaume Nicloux restera-t-il un petit chef d’oeuvre incompris ?


Les Confins du monde
Un film de Guillaume Nicloux
Prochainement

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