[Critique] Capharnaüm : itinéraire d’un Gavroche libanais

Plus longue standing-ovation du dernier Festival de Cannes, Capharnaüm en est reparti avec le prestigieux Prix du Jury. S’il s’agit « d’un petit film fait à la maison » selon sa réalisatrice, il parvient s’en extraire pour parler au monde entier de sujets indispensables.

« Pourquoi es-tu là ? – Parce que je veux porter plainte contre mes parents. – Pourquoi ? – Parce qu’ils m’ont mis au monde. » Dès ses premières secondes, Capharnaüm pose efficacement les bases de son récit. Celui d’un enfant d’une dizaine d’année, Zain, qui intente un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde. Tout le parcours du film, et de son personnage, sera de revenir à ce point de départ et de nous permettre d’en comprendre l’acte.

Après le très remarqué Caramel (présent à la Quinzaine des Réalisateurs en 2007), la réalisatrice Nadine Labaki signe donc son 4e long métrage, tourné au Liban avec des acteurs non professionnels et pour certains, même, réfugiés politiques ou sans-papiers. Un contexte brûlant qui inonde le film d’une force émotionnelle indéniable.

Une mise en scène subtile et inspirée

Si son postulat de base peut surprendre, le film progresse rapidement et son récit s’articule tout autour du procès afin d’expliquer les raisons qui mènent cet enfant à porter plainte contre ses parents. Dans sa structure, Capharnaüm peut rappeler Slumdog Millionaire, dans lequel Danny Boyle alternait flashbacks et retours à la réalité pour dépeindre la vie de son protagoniste autant que celle de la société dans laquelle il évoluait.

Mais Nadine Labaki puise dans un certain nombre d’œuvres artistique pour structurer son récit et ses personnages. Ainsi, le petit Zain n’est pas s’en rappeler Gavroche des Misérables, dont Victor Hugo disait de lui « qu’il n’a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela. » Mal-aimé par ses parents, Zain décide de fuir et vagabonde dans les bas-fonds de Beyrouth. Il fait de la rue sa maison, et passe de rencontre en rencontre. Son caractère bien trempé lui vaut d’être le protagoniste de sa vie plutôt que le spectateur. On est bouleversé par cet enfant et son courage, son envie d’en découdre et de se battre, de ne jamais rien lâcher. Entre Les 400 coups et L’enfant sauvage de Truffaut en plus dur, mais avec la même problématique du manque d’amour et du rapport à l’autre, à l’étranger, aux normes de la société.

Pour autant, les autres personnages ne sont pas oubliés ou relégués au second plan. Preuve d’une écriture acérée et, surtout, d’une direction d’acteurs exceptionnelle, on se prend d’affection ou de dégoût pour une pléiade de personnages gravitant autour de Zain. En premier lieu, ses parents prêts à vendre leur fille pour quelques poules puis cette sans-papiers éthiopienne et son très jeune fils (1 an) qui en appelle à nos émotions les plus primitives de peur, d’anxiété et de stress dès qu’il apparaît à l’écran. Les quelques scènes – pourtant très simples – où Zain s’occupe seul de ce petit enfant sont les plus bouleversantes et remarquables du film car plus qu’interprétées, elles sont habitées. Plus généralement, le choix délibéré de ne prendre que des acteurs amateurs accentue le réalisme du film : beaucoup ont vécu la même chose que leur personnage !

Un sujet sensible mais sans pathos 

Mais la grande force de Nadine Labaki tient dans la manière qu’elle a de filmer Zain : jamais il n’est montré comme victime. En cela, et par identification du spectateur avec le protagoniste, le film ne tombe jamais dans le pathos ou dans le misérabilisme. On souffre pour les personnages, on les plaint, mais on les comprend et on est surpris par leur courage. On les admire. 

De plus, le film évoque tout un tas de sujets, de manière toujours subtile et bien amenée, non pas pour apitoyer le spectateur mais pour décrire une réalité : celle de milliers d’enfants aujourd’hui dans le monde. Capharnaüm évoque le mariage forcé, la pauvreté, les sans-papiers et l’immigration, la violence des forts envers les faibles, la radicalisation, le manque d’éducation chez les jeunes…. tout cela avec une justesse et un réalisme quasi documentaire. La question de l’enfance maltraitée revient régulièrement dans le film, comme un fil rouge qui entache chaque personnage – enfant comme adulte. « L’enfance mal aimée est à la base du mal dans le monde » déclarait avec émotion Nadine Labaki à Cannes lors de la remise du Prix du Jury.

Conclusion : Nadine Labaki s’empare du cinéma et fait de Capharnaüm un pamphlet contre la misère. Un film incroyablement émouvant, habité par ses acteurs, au propos brûlant. Indispensable.


Capharnaüm
Un film de Nadine Labaki
Sortie le 3 novembre 2018


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