[Critique] Borg/McEnroe : portraits soignés d’athlètes et d’hommes

La boxe est le sport le plus représenté au cinéma, notamment puisqu’il est l’allégorie la plus parlante pour évoquer une multitude de sujets. Ce seul mois de novembre 2017 nous réserve quant à lui deux films sur… le tennis ! Il s’agit de Battle of the sexes et Borg/McEnroe. Ce dernier a la force de dresser de somptueux portraits de sportifs aussi féroces que disciplinés. En plus de dépeindre avec générosité ces athlètes, le réalisateur Janus Metz Pedersen les compare pour laisser place à un duo foncièrement lié malgré lui.

Borg/McEnroe retrace le parcours de deux figures emblématiques de l’histoire du tennis au moment du tournoi de Wimbledon de 1980. Le Suédois Björn Borg va jouer ce qui pourrait être sa 5e victoire consécutive à cette compétition. Son principal concurrent est l’Américain John McEnroe. Ils n’ont chacun qu’un but : devenir le n°1 mondial.

Deux sportifs opposés

La mise en scène de Janus Metz Pedersen oppose complètement, voire confronte, la personnalité de Borg et celle de McEnroe dès les premières minutes du film. Cette année-là, en 1980, le Suédois est à l’apogée de son succès. Le cinéaste décide de littéralement le mettre sous les crépitements des flashs. A chaque apparition de Borg, dans le film comme dans sa réelle vie publique à cette période, il se retrouve face à une horde de journalistes ou de fans déchaînés. Dans ces instants, le réalisateur choisi de filmer le n°1 mondial de très près, toujours à hauteur de visage. Ainsi, la caméra est souvent prise au piège au centre de ces bains de foule suffoquants. Mêlez à cela des cris constants de jeunes femmes en amour pour le blond quatre fois champion du monde. Étouffant. Et Janus Metz Pedersen ne perd pas de temps pour plonger et tenir la tête du public dans cette eau toxique. Le ton est rapidement donné : le stress va occuper une grande partie de la préparation de Borg pour gagner cette édition de Wimbledon mais il va également envahir le spectateur pendant près de deux heures. Une immersion immédiate aussi glaciale que plaisante tant elle permet de mesurer les enjeux de cette potentielle victoire et donc, de donner la possibilité au public de vivre autant que faire ce peut le périple du sportif. Malgré cela, Borg apparaît toujours sous un visage détendu.

En parallèle de cela, comme dans un récit à deux histoires, le réalisateur suit John McEnroe dans son intimité. Le contraste avec Borg est total. Ici, pas de strass ni de paillettes, pas de cris (si ce n’est les siens) mais le calme. Parce que oui, le tennisman américain détient la réputation d’être nerveux. Et bien seul. Janus Metz Pedersen choisit de le « juvéniliser ». Pour cela, le cinéaste met en place certains codes physiques et factuels, inconsciemment reliés à l’adolescence : utilisation de musiques rock, look jean/T-shirt très décontracté, cheveux en pagaille… McEnroe, vedette montante dans le monde du sport, a des airs de jeune adulte toujours en crise. Et c’est en quelque sorte ce qu’il est. L’athlète est, toujours aujourd’hui, connu pour son caractère impétueux. Le spectateur assiste à ses crises de colère foudroyantes placées qui tombent comme un cheveu sur la soupe, entre deux instants de sérénité. Cette fureur est encore plus violente lorsqu’elle est soudaine et injustifiée.

Les deux personnages sont ainsi présentés dans la première phase du long métrage et guide le spectateur ignorant de cette histoire vraie. On rentre dans le vif du sujet rapidement et le but final est très vite fixé. Cette manière de présenter promptement des personnalités rappelle la patte de David Fincher, notamment avec The Social Network. La mise en opposition des deux sportifs cadre l’objectif du flim : comparer deux adversaires qui prétendent au même titre, un trophée d’envergure internationale, et fonder, grâce à ces portraits a priori antithétiques, une unicité inattendue.

Un duo fort et indissociable

Malgré les tempéraments contrastés de Björn Borg et de John McEnroe, les tennismans, au moins par leur aspiration pour la place de n°1 à Wimbledon de 1980, sont plus que jamais liés. Cette réalisation de Janus Metz Pedersen s’amuse à construire petit à petit un récit sur cette base. Comment deux hommes qui n’ont rien en commun si ce n’est la compétition, peuvent-ils vivre exactement la même épreuve à l’instant T ?

Leur obsession : être LE meilleur. Il ne s’agit plus pour eux de « bien jouer » et de « seulement participer ». Leur réputation à l’un comme à l’autre est en jeu. Le Suédois, au plus haut niveau de sa carrière, résume ce tournoi en une phrase. « Les gens n’attentent qu’une chose : ma chute« . Il ne le dit pas, mais il en est exactement de même pour l’Américain. Lui est à deux doigts de devenir le grand leader de la balle jaune mais son caractère bouillonnant font de lui le grand détesté de la foule. La bataille est double donc : gagner pour soi et gagner pour le public. Mais le film devient pleinement intéressant à partir du moment où le spectateur se retrouve face à ces deux hommes finalement similaires dans le passé qui les a construits l’un comme l’autre. Le réalisateur opte alors pour l’utilisation de flash-backs afin de nous documenter sur l’authentique personnalité de ces sportifs, dans leur intimité la plus pure : leur enfance. En plus de cet aspect pédagogique, ces retours vers le passé permettent de donner une véritable force au scénario qui devient encore plus captivant, pleins d’enjeux et qui consolide l’expérience cinématographique du spectateur.

Ce duo Borg/McEnroe en arrive même à devenir émouvant. Evidemment, il ne s’agit pas ici d’introduire des sentiments inintelligents et qui n’auraient pas leur place dans un double biopic rude basé sur un objectif de compétition. Mais le réalisateur met en avant la fascination que l’Américain et le Suédois ont l’un pour l’autre. Et cette fascination se propage jusqu’à un public devenu circonspect, face à ce duo basé sur un duel, dans lequel le respect est évident. Pourtant, Borg et McEnroe ne se connaissent pas encore intimement. Ils ne se croisent et ne se parlent pas. Mais l’un et l’autre sont filmés en train de regarder le match de leur adversaire, toujours dans des cadres intimes, comme s’il leur était interdit d’admirer leur ennemi. Les gros plans sur le regard des deux joueurs captivés par leurs écrans de télévision, lesquels se reflètent même dans leur yeux, insistent sur la quasi-obsession qui s’empare d’eux. Pourtant, avec des lumières plus douces et des plans plus rapprochés que ceux principalement utilisés, la mise en scène montre que ces instants dépassent l’idée d’étudier le jeu de tennisman de l’adversaire pour souligner leur admiration mutuelle quasi-secrète. Doux et accaparant.

Conclusion : Borg/McEnroe est plein de tonus dans son aspect sportif. Mais le réalisateur complète cela avec deux portraits tant opposés que complémentaires. Finalement, le spectateur se retrouve dans une situation de suspense. Et si vous connaissez déjà l’issue de ce match qui a marqué l’histoire, vous trouverez votre compte dans ce film grâce à son fond très documenté. Les tennismen vivent un véritable parcours du combattant pour dominer leurs émotions. Ils embarquent avec eux le public, aspiré dans ce scénario porté par deux acteurs magistraux dans leurs interprétations.

Borg/McEnroe
De Janus Metz Pedersen
Sortie le 8 novembre 2017

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