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[Critique] Border : entre deux mondes

En mai dernier, Ali Abbasi se voyait remettre le prix Un Certain Regard des mains de Benicio Del Toro pour Border, son deuxième film après Shelley (2016). Heureux de recueillir les impressions de “spectateurs normaux” après cette reconnaissance cannoise, il était à Paris début décembre pour accompagner cette fable intriguante d’une rare beauté. Après tout pour bien commencer une nouvelle année, il suffit parfois d’aller au cinéma.

Tina, douanière à l’efficacité redoutable, est connue pour son odorat extraordinaire. C’est presque comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. Mais quand Vore, un homme d’apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l’épreuve pour la première fois. Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui…

Humain trop humain

Personnage solitaire et au physique ingrat, Tina revêt sa tenue de douanière le jour et rentre chez elle au fond des bois, le soir venu. Si son hyperacuité olfactive laisse volontiers penser que quelque chose ne tourne pas rond sinon que le film tend vers de mystérieux rebondissements, elle fait également d’elle un être sensible et empathique, notamment envers son père qui n’a plus toute sa tête, ou envers les animaux. Un équilibre admirablement préservé par le biais d’une mise en scène à fleur de peau et par une prestation d’actrice impressionnante. Habituée des rôles à transformation, Eva Melander s’est livrée pour l’occasion à 4 heures de maquillage en amont de chaque journée de tournage et a dû prendre 20 kilos pour que “son corps aille avec son visage”, précise le réalisateur.

À la manière d’un chien entraîné que l’on tient en laisse à la frontière, le flair de Tina lui permet de repérer les individus suspects et ainsi, largement contribuer à faire avancer une sombre affaire de pédophilie. Lorsqu’elle croise le chemin de Vore (Eero Milonoff) dont le physique est étrangement similaire au sien, la crise d’identité semble inévitable. Très proche de la nature et ses différents organismes vivants, il lui fera prendre conscience qu’elle y a également sa place et remettra en question sa tentative de se fondre dans une société qui, jusqu’à présent, n’a engendré en elle que peine et isolement. Interrogé sur la question, Ali Abbasi insiste sur l’idée que l’identité d’une personne n’est pas inscrite dans son âme, tout comme son genre ou son ethnie, mais qu’il s’agit bel et bien de caractéristiques à construire au fil d’une vie. Quant aux différentes portées auxquelles son film aspire, on peut selon lui y voir une métaphore sur la situation des migrants ou encore sur la solitude ou le mal d’amour, bien qu’il ne veuille en aucun cas en légitimer une plutôt qu’une autre. La grande maîtrise du film réside justement dans l’amplitude du champ de réflexion qu’il parvient à créer sans pour autant sur-intellectualiser son propos. Border demeure un objet tout à fait accessible et son réalisateur se plaît à le pitcher comme une “histoire d’amour pour les gens laids”

La subtile intervention du fantastique

Adaptation libre de la nouvelle de John Ajvide Lindqvist à qui l’on doit également le scénario de Morse (Tomas Alfredson, 2009, suivi du remake américain Laisse moi entrer par Matt Reeves en 2010), Border se positionne à la lisière délicate du réel et du fantastique. À l’image de la relecture contemporaine du mythe des vampires dans Morse, le film d’Ali Abbasi s’apparente à une fable qui dérange autant qu’elle fascine, entre images frappantes et instants poétiques. Nous ne révélerons rien des péripéties du film ni de l’origine du surnaturel mais plusieurs aspects formels du film participent à entretenir cette atmosphère qui fait sa force, tissant des liens entre deux univers.

“En général, l’image incite l’oeil du spectateur à se focaliser tandis que le son le manipule à souhait”, explique le réalisateur. Plutôt qu’une trame musicale, le soin apporté à la bande sonore de Border tend à créer une ambiance enveloppante, riche de détails lors des scènes en pleine nature ou restituant le flou chaos urbain. Un travail qui vaudra aux compositeurs Christopher Berg et Martin Dirkov le prix de la Meilleure Création Sonore également lors du précédent Festival de Cannes. À travers ses nombreux plans rapprochés, la mise en scène, épidermique et organique, appuie l’idée d’acceptation et de tolérance tant envers soi-même – et sa propre singularité, qu’envers l’autre, rompant avec la démesure des canons de beauté trop largement véhiculée au cinéma.

Conclusion : Magnifié par une remarquable interprétation et une subtile atmosphère, Border n’est pas le premier film à traiter de la différence. En l’érigeant au rang d’art sous ses attraits de métaphore fantastique aux multiples portées, il est cependant de ces œuvres atypiques et flagrantes qui voient régulièrement le jour dans le berceau généreux du cinéma suédois.

Border
Un film de Ali Abbasi
Sortie le 9 janvier 2019

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