[Critique] Blueprint : une approche trop douce de la mort

En 2013, le Festival du cinéma américain de Deauville décerne le prix de la révélation Cartier à Ryan Coogler pour la réalisation de son long métrage Fruitvale Station. Celui-ci narrait la rencontre entre Oscar Grant et la police de San Francisco, rencontre qui aboutira à la mort du jeune noir américain. Cette année, le festival accueille Blueprint, une réalisation qui aborde différemment de Fruitvale Station les meurtres dans la communauté afro-américaine par les forces de l’ordre. Alors que le film de Ryan Coogler se concentrait sur les 24 heures précédant le drame, Blueprint et son réalisateur Daryl Wein exposent « l’après ».

Le long métrage d’une heure et quart suit Jerod, interprété par Jerod Haynes, un jeune de South Side (quartier défavorisé de Chicago) dont le meilleur ami vient de se faire tuer par la police. Conduit par la peur, le doute, la colère mais aussi l’envie de progresser, Jerod va tenter de garder en main les rênes de son destin.

Un « film réalité » sur une communauté bouc émissaire

Le réalisateur Daryl Wein n’est pas noir, mais Chicago, il connait. Pour cause­ : il est né là-bas et y a grandi. La situation des quartiers sud de la ville, il maîtrise, et cela se ressent dans son film. En se concentrant sur un unique personnage, Blueprint réussit à dépeindre le quotidien de cette communauté, de cette grande famille avec une justesse factuelle consciencieuse. Et les caractéristiques accordées à ces quartiers au cinéma volent en éclats ! En comparaison avec d’autres films comme Black, In my Father’s house ou simplement Fruitvale Station, ici, pas de pauvreté exacerbée ni de mauvaises addictions lentement destructrices accordées aux personnages. Une fraicheur agréable pour le public.

Dans Blueprint, le défunt autour duquel gravite la notion de deuil et d’envie d’avancer n’est pas présenté comme un voyou ou comme un jeune homme avec des difficultés. Sortir des sentiers battus et rebattus permet de prêter une oreille plus fine au propos du long métrage. Décrit comme « un gourou de la mode qui aimait les belles baskets », le regretté meilleur ami de Jerod était en bonne relation avec sa mère et ses amis, qui eux-mêmes baignent dans des situations sociales stables et plus que respectables (logements, emplois…). Cela permet d’autant mieux souligner la fatalité des meurtres d’afro-américains par les policiers puisque les personnes tuées peuvent être issues de milieux non-défavorisés.

Ces tirs aléatoires des forces de l’ordre sur la communauté noire américaine ont appris à cette dernière à utiliser le « blueprint », c’est-à-dire le « mode d’emploi » des gestes à effectuer en cas de rencontre avec la police. En ce sens, le long métrage de Daryl Wein ne juge pas et ne se permet que d’exposer des réalités, tout en évitant de sombrer dans un pathos accablant. Il manque cependant au film des données numériques sur le sujet pour percuter plus efficacement le spectateur. Mais cela n’est pas la seule faiblesse de Blueprint qui, en prenant le parti pris de traiter « l’après-drame » en contant le quotidien d’un groupe régulièrement touché par la mort, perd de sa force malgré un sujet central.

Traiter le problème avec trop de pincettes

Si Daryl Wein a tout donné pour ne pas tomber dans le sensationnalisme (les conditions du meurtre ne sont même pas détaillées !) et pour ne pas exposer le meurtre comme un fait divers sous projecteurs, il a également oublié de frapper fort. Le cinéaste évite à son public les musiques tristes et les scènes de lamentation pour préférer dresser des personnages forts qui transforment leur tristesse en colère moteur d’un désir de faire changer les relations entre les afro-américains et la police. C’est tout du moins ce qu’expriment les personnages secondaires lors de nombreux dialogues (tous très similaires et donc qui deviennent rapidement fades) en tête à tête avec Jerod, le protagoniste principal. « Utilisons cette colère à bon escient, en évitant le pêché. » exprime la mère du défunt.

Mais cette colère productive, le spectateur n’en voit pas la couleur ! Il est plutôt amené à suivre la réflexion menée par Jerod concernant ses relations avec son cercle intime et sur sa propre condition psychologique. Finalement, Blueprint s’inscrit comme un drame sans grande envergure et loupant le coche quant au message qu’il souhaite véhiculer. Pourtant, lors de la présentation du film au festival du cinéma américain de Deauville, le réalisateur a affirmé avoir façonné ce film pour poser sa pierre à l’édifice dans la lutte contre les discriminations raciales qui frappent les Etats-Unis. Objectif raté puisque son long métrage se contente d’être un simple récit ni percutant, ni franchement captivant.

Conclusion : si la condition noire-américaine confrontée à la police vous intéresse, il est temps de revoir Fruitvale Station. Pas vraiment beau ni très intéressant (et pédagogiquement vide !), Blueprint reste néanmoins un drame agréable à regarder grâce à ses protagonistes doux et pleins d’espoir malgré leurs peines.

Blueprint,
De Daryl Wein
Prochainement


Retrouvez toutes nos critiques des films sélectionnés au Festival de Deauville 2017!


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 Partages
Partagez2
Tweetez