[Critique] Blindspotting : trouver sa place dans un monde de violence

Chaque année, le Festival de Deauville est l’occasion de découvrir une sélection de films américains indépendants, et il est toujours intéressant de constater qu’ils sont bien souvent le reflet des préoccupations du pays : cette année, deux films en compétition abordaient la relation difficile qu’entretiennent la police et la population noire, notamment le racisme et l’injustice dont les premiers font preuve envers les seconds : Monsters and Men, de Reinaldo Marcus Green, et Blindspotting, de Carlos Lopez Estrada. Ce dernier a davantage conquis les cœurs et a remporté le Prix de la Critique, en parvenant notamment à s’élever au dessus de son sujet principal pour proposer une réalisation à plusieurs niveaux de lecture. 

Collin, jeune homme noir vivant à Oakland, Californie, n’a plus que 3 jours à passer en liberté conditionnelle : un monde nouveau s’ouvrira bientôt à lui, mais d’ici là, il doit se montrer irréprochable. Pas facile pourtant d’être irréprochable quand on vit dans un milieu où les armes à feu s’achètent dans un Uber et où l’on se retrouve en quelques secondes au milieu d’une bagarre lancée par son meilleur ami. Encore moins lorsque l’on croise au coin d’une rue un policier abattant un homme noir de sang froid. Témoin de cette scène choquante, Collin a le choix : se taire ou agir, quitte à réduire à néant tous les efforts réalisés jusqu’à présent pour devenir une bonne personne.

Rester sur le droit chemin

Oakland : le réalisateur Carlos Lopez Estrada n’a pas choisi ce lieu au hasard. Ville qui a vu la naissance des Black Panther, ce mouvement révolutionnaire de défense des droits des Noirs fondé dans les années 60, Oakland est aussi une ville qui a connu un fort taux de criminalité qui lui a valu une mauvaise réputation. C’est dans ce milieu qu’évolue Collin, qui essaie tant bien que mal de prouver qu’il mérite sa liberté. Malgré sa bonne humeur et sa bonne volonté apparentes, le jeune homme vit dans un climat de peur : il sait que le moindre faux pas, la moindre erreur lui vaudrait un aller simple en prison, du fait de sa liberté conditionnelle. Il doit vivre avec l’idée que les gens autour de lui le prendront toute sa vie pour un criminel, comme on le lui dit d’ailleurs dans le film : « Vous êtes un repris de justice. Vous le resterez jusqu’à preuve du contraire. Prouvez-nous le contraire à chaque instant. »

Chaque instant, Collin va le passer à essayer de prouver qu’il a sa place : en se dépêchant pour être rentré à l’heure de son couvre-feu, en refusant de rester à côté de ses amis qui manipulent des armes. Mais Collin sait qu’il est fiché, peut-être à vie, comme étant un « mauvais gars », en partie à cause de ses actions, en majorité à cause de la couleur de sa peau. Comment en effet s’intégrer dans un monde où l’on est chaque jour victime du racisme de la police, où une mère apprend à son jeune fils à crier « Ne tirez pas! » s’il rencontre un soit disant gardien de la paix ? Blindspotting est un film sur la quête d’identité, sur la volonté d’être une bonne personne, et sur ce que cela signifie : obéir à la justice et à la police ou lutter contre l’injustice ?

Toutefois, Collin n’est pas le seul face à cette crise identitaire : il a pour meilleur ami et collègue Miles, un jeune adulte à la peau blanche comme neige, aux cheveux roux, qui fredonne des airs de rap et se fait surnommer « nigga »… en bref, un Blanc qui a grandi dans cette culture noire et qui veut à tout prix y trouver sa place. Tout semble opposer les deux personnages : alors que Collin cherche à éviter les ennuis, Miles semble tout faire pour les déclencher. Constamment sur la défensive, ce dernier est persuadé que la violence lui permettra de s’affirmer. Lequel des deux est alors le plus dangereux, lequel a la plus mauvaise influence ? C’est avec justesse que Carlos Lopez Estrada nous raconte l’histoire de cette amitié née de la différence, construite sur le même désir d’être accepté mais dont l’équilibre est fragile. Le spectateur est alors tiraillé : cette amitié est-elle positive ou destructive ?

Marqueurs culturels et identitaires

Mais Carlos Lopez Estrada ne fait pas seulement que raconter l’histoire de deux amis sur fond de racisme et de criminalité. En nous présentant le personnage de Collin, le réalisateur brosse un portrait bien plus large : celui d’une ville et d’une culture. La scène d’ouverture donne d’ailleurs tout de suite le ton : l’écran, séparé en deux, montre au spectateur des séquences de la vie quotidienne à Oakland sur une musique rythmée.

Une grande importance est notamment donnée à l’évolution de la ville, en pleine gentrification depuis quelques années : petit à petit, le quartier initialement pauvre commence à être prisé par des personnes d’un milieu social plus aisé. En bref, Oakland s’embourgeoise : une nouvelle population qualifiée d’hipsters par Miles et Collin emménage, les boissons bio trouvent leur place dans l’épicerie du coin… La prise de conscience de ce changement par les deux protagonistes est source d’humour, mais on ressent néanmoins l’appréhension des personnages de voir leur culture disparaître. Contrairement à des films comme BlacKkKlansman dans l’ironie et le sarcasme permettent de parler de sujets sensibles, ici Carlos Lopez Estrada utilise l’humour de façon plus innocente, pour montrer que malgré la violence et la discrimination, le quotidien peut être joyeux.

Cette boboïsation de la ville d’Oakland permet aussi de mettre en valeur, par contraste, l’univers et la culture dans laquelle évoluent Collins et Miles. Leur façon de s’exprimer par la musique, grâce à ces sessions de rap qu’ils improvisent, pour s’amuser lors d’une journée de travail, ou bien dans les situations bien plus sérieuses,  douloureuses et émouvantes, quand la musique devient le seul moyen de transmettre ses émotions. Mais Carlos Lopez Estrada joue aussi sur les couleurs et les cadrages pour mettre en valeur cet univers du « ghetto » bien particulier, et faire une ode à cette culture que beaucoup dénigrent.

Conclusion : dans son dernier film, Carlos Lopez Estrada parle avec justesse des violences et du racisme de la police américaine, mais pas que : Blindspotting, c’est aussi l’histoire d’une amitié, le portrait d’une ville et la reconnaissance d’une culture peu mise en valeur, le tout traité avec une pointe d’humour et une photographie simple mais juste. 

Blindspotting
Un film de Carlos Lopez Estrada
Sortie le 3 octobre 2018

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