[Critique] Assassin’s Creed : Saut de la Foi pour Justin Kurzel et Michael Fassbender

Quand on parle d’adaptations de jeux vidéo au cinéma, le sujet mène très souvent les gamers de la crise d’urticaire à l’allergie totale. Alors que la très controversée saga Resident Evil s’offrira son « chapitre final » à la fin du mois de janvier, c’est aujourd’hui l’une des licences les plus lucratives du géant français Ubisoft qui fait ses premiers pas au cinéma : Assassin’s Creed. Un projet casse-gueule, comme toutes les adaptations de jeux, mais d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une saga qui, au fil des opus, semble avoir perdu ce qui faisait sa singularité : ce lien ténu entre passé et présent, peu à peu délaissé, au profit de mécaniques de jeu vieillissantes et d’intrigues un peu fourre-tout, qui ne contribuaient plus vraiment assez à la mythologie de la saga. Le temps de laisser son bébé vidéoludique en jachère, Ubisoft place donc tout espoir sur cette adaptation cette année. Petit frère spirituel de Prince of Persia (déjà adapté par Disney et produit par Jerry Bruckheimer), Assassin’s Creed veut s’imposer – malgré le poids de Rogue One – comme l’un des blockbusters de cette fin d’année, avec à sa tête le trio Michael Fassbender, Justin Kurzel et Marion Cotillard, qui se retrouvent un an après Macbeth. Malgré un choix de date encore plus casse-gueule que le projet, force est de constater que l’on tient (enfin !) une belle adaptation de jeu vidéo. Dix ans après le Silent Hill du frenchy Christophe Gans (oublions la suite), il était temps…

Grâce à une technologie révolutionnaire qui libère la mémoire génétique, Callum Lynch (Michael Fassbender) revit les aventures de son ancêtre Aguilar, dans l’Espagne du XVe siècle. Alors que Callum découvre qu’il est issu d’une mystérieuse société secrète, les Assassins, il va assimiler les compétences dont il aura besoin pour affronter, dans le temps présent, une autre redoutable organisation : l’Ordre des Templiers.

Nouveaux personnages, même univers : l’art de remettre en perspective

On va se l’avouer : l’univers de la saga Assassin’s Creed n’est pas simple à appréhender en son ensemble dans un seul long-métrage. Évidemment, le projet est d’ores et déjà étudié pour constituer une trilogie (si ce n’est plus), toujours avec Michael Fassbender dans le rôle titre et à la production. La complexité de l’univers était d’ailleurs l’un des éléments clés que l’acteur soulignait lors de sa venue à Paris : il était nécessaire de replacer une partie suffisante de ses enjeux sans pour autant perdre le spectateur qui ne connaît pas les jeux vidéo. C’est là que repose l’éternel dilemme de ce genre d’adaptation : frustrer les fans en s’éloignant du matériau de base et le rendre plus accessible ou vouloir à tout prix concilier les deux publics cibles ? Ce premier film parvient à contextualiser la lutte entre Assassins et Templiers à travers le temps sans pour autant la rendre incompréhensible.

Comme dans Macbeth, Kurzel a recours à un court texte introductif en début de film pour replacer facilement les choses dans leur contexte, tout comme la première scène constitue une double initiation, pour Aguilar (l’ancêtre de Callum Lynch) comme pour le spectateur. Les fans ne seront pas frustrés puisqu’ils retrouveront bien évidemment l’Animus ainsi que la Pomme d’Eden : deux objets phares appartenant à la mythologie de la licence, dont le rôle et le symbole sont suffisamment développés pour ne pas blaser un public néophyte. Seul problème : le film ne dépasse pas les deux heures, alors qu’il aurait très bien pu se permettre de développer davantage une bonne partie des personnages secondaires, tels que les autres descendants d’assassins retenus chez Abstergo ou la relation entretenue entre Callum Lynch et son père.

Dès l’annonce officielle du casting et des premiers éléments sur le projet en 2012, la volonté de s’éloigner des personnages déjà connus de la saga s’était affichée. Adieu Desmond Miles (après tout, il n’était pas tellement une grande perte) et Altaïr ou Ezio, les deux Assassins les plus appréciés de la saga, et bonjour Callum Lynch ! Le film Assassin’s Creed s’impose ainsi comme un tout nouveau point d’entrée dans cet univers, tout en conservant les mêmes bases : l’entreprise Abstergo et ses mystérieux objectifs est toujours présente, tout comme l’on peut voir en Rikkin (Jeremy Irons) et sa fille Sofia (Marion Cotillard) des ersatz de Warren Vidic et Lucy Stillman (personnages des premiers volets vidéoludiques). À quelques choses près : les liens familiaux entre ces deux personnages et leurs divergences d’opinions sont également au cœur de l’intrigue. À vouloir en garder sous le coude pour ses suites, le rôle de Charlotte Rampling en tant que supérieure hiérarchique de Rikkin dans l’Ordre des Templiers relève davantage du symbole – pour le moment. Assassins comme Templiers, leurs membres restent des lames dans la foule, des anonymes, dont les rôles seront très probablement développés dans les éventuelles suites.

Rien n’est vrai, tout est permis

Cet Assassin’s Creed est une nouvelle preuve de l’indéniable alchimie entre Justin Kurzel, Michael Fassbender et Marion Cotillard. C’est Fassbender lui-même qui a imposé Kurzel à la réalisation, lorsqu’il était déjà annoncé comme personnage principal de cette adaptation. Le trio de Macbeth aime et sait collaborer ensemble, et cela se ressent à l’image : au diable les haters de Marion Cotillard, celle-ci semble désormais bien plus à l’aise dans des rôles anglophones et son personnage réserve de nombreuses surprises pour les suites à venir. Si Alicia Vikander devait également faire partie du film, celle-ci fut remplacée par Ariane Labed dans la peau de Maria, personnage la plus proche d’Aguilar dans les scènes lors de l’Inquisition Espagnole. Son personnage tente de se faire une place parmi les rares femmes Assassins de la saga, à l’instar d’Aveline de Grandpré ou Evie Frye. On ne serait pas contre une petite pirouette scénaristique pour permettre à l’actrice de revenir dans les suites !

On aurait pu craindre que la patte de Justin Kurzel ne soit aspirée par l’immense machine des blockbusters hollywoodiens, mais il n’en est rien : le réalisateur conserve un traitement narratif et formel propre à un film d’auteur dans un film qui se veut plus populaire et à grand spectacle. Même si les scènes dans le passé se font plus rares que celles dans le présent, les reconstitutions historiques (aussi bien les décors que les costumes) sont impeccables, à l’image de l’obsession plastique du réalisateur (qui s’entoure une fois encore d’Adam Arkapaw à la photographie). Les décors naturels se succèdent pour une immersion totale, et l’on s’assure d’avoir le plus de cascades réelles possibles lors des scènes d’action, remballant de gros fonds verts au placard. Évidemment, il est impossible de s’en passer pour certaines scènes, telles que le Saut de la Foi, tout de même réalisé par un vrai cascadeur. Pour renforcer un peu plus cette immersion, Kurzel fait le choix de conserver ces scènes dans leur langue originelle, l’espagnol, là où une grande majorité des films historiques à l’américaine se contentent de caser la langue anglaise. Petit bémol : la musique de Jed Kurzel, un peu trop présente et monotone.

L’une des autres réussites du long-métrage est de rendre l’expérience de l’Animus beaucoup plus physique que dans le jeu, où celle-ci est entièrement passive. La machine se veut bien plus imposante, et stimule son hôte qui reproduit les gestes de son ancêtre en même temps qu’il en revit les souvenirs. En cela, l’Animus fait partie intégrante du scénario en développant les effets de transferts qui surviennent d’un ancêtre à son descendant – hôte, là où passé et présent se répondent pour stimuler le personnage de Callum Lynch, qui est un individu bien plus plaisant à suivre que feu Desmond Miles. Le présent prend ainsi le pas sur le passé selon une volonté propre à la production, développant ainsi une lutte progressivement délaissée dans le matériau de base.

Conclusion : Si vingt à trente minutes supplémentaires n’auraient pas été de refus, le pari est réussi pour Justin Kurzel. Le réalisateur fait d’Assassin’s Creed un blockbuster hivernal nerveux, avec le plus grand respect de l’univers du jeu vidéo.

Critique co-rédigée par Gabin Fontaine et Marion Dupont

Assassin’s Creed
Un film de Justin Kurzel
Sortie le 21 décembre 2016

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