CinémaCoups de coeurCritiques

[Critique] Alice et le maire : Demoustier montre le chemin, Luchini suit !

« Je me suis réveillé un matin et je n’avais plus d’idées. » Quand Alice Heimann débute son travail à la mairie de Lyon, voici ce que lui dit le dirigeant de la ville, Paul Théraneau. Un maire établi depuis des années qui demande à la jeunesse de « penser » pour lui, quasiment. Pour Alice et le maire, Nicolas Pariser a rassemblé Fabrice Luchini, ténor du cinéma français et Anaïs Demoustier, actrice montante dévoilée par Christophe Honoré, Robert Guédiguian ou encore Bertrand Tavernier. Deux générations qui se font face, se complètent, dans la fiction comme dans la réalité. 

Très remarqué lors du dernier Festival de Cannes, dont il est reparti avec le Label Europa Cinema chez la Quinzaine des Réalisateurs, Alice et le maire s’impose comme l’un des films à ne pas manquer en cette fin d’année. Non seulement pour ce face-à-face entre deux brillants acteurs, mais surtout pour sa pertinence à une heure où la politique n’inspire désormais qu’une grande méfiance de la part des français.

Penser pour soi ou pour les autres ?

En quelques minutes à peine, Nicolas Pariser met le doigt là où ça fait mal. Il nous donne à voir un Fabrice Luchini étonnamment rabougri, le regard vague. C’est parce que son personnage ne sait plus quoi faire. Et alors que le personnage d’Anaïs Demoustier pense arriver à la mairie et obtenir un job concret, voilà qu’on l’informe qu’elle sera « à la réflexion et aux idées ». Quoi de plus incertain, là aussi ? Alice et le maire, c’est l’histoire de deux têtes pensantes qui veulent donner sens à leur raisonnement. Pourtant beaucoup de choses se dresseront en travers de leur chemin.

L’un des principaux arguments qui explique la défiance de la population à l’égard des hommes et femmes politiques est leur « déconnection de la réalité » qui amène de facto un manque d’idées ou des solutions jugées inadaptées. Il n’y a qu’à se laisser happer par le brouhaha constant qui réside dans la mairie de Lyon et les incessantes réunions auxquelles assiste Alice pour comprendre qu’effectivement, ici, on parle beaucoup pour… ne rien dire. Le fait même d’avoir un prétendu département « à la réflexion » prête à rire, d’autant plus lorsque l’on voit le service de la communication le plus souvent dépassé, voire même dans l’incompréhension face à la cohésion naissante entre Alice et le maire. On voit souvent Alice peiner à s’intégrer dans un système aux codes ultra-rodés et procédural, comme lorsqu’on lui demande de parler au maire… qui lui doit pourtant s’affairer à son ordre du jour, résultant en une conversation d’une minute montre en main entre deux visites dans une voiture. Où est le temps du véritable échange ? Les tensions internes et batailles d’égo sont elles aussi tournées en dérision, autant par Demoustier que par le personnage de Nora Hamzawi, qui s’empresse de faire remonter tous les potins auprès de son amie…

« Si vous êtes intelligent, vous arrêtez la politique. »

Ce n’est que lorsque Alice et le maire se retrouvent seul à seul que la parole devient libérée et que l’un et l’autre parviennent à se stimuler intellectuellement. Car Paul Théraneau est loin d’être inintelligent, et on n’aurait d’ailleurs pas pu penser à un quelconque autre acteur que Fabrice Luchini pour l’incarner. On reconnaît en lui un homme perdu certes, mais pourtant profondément aimant envers sa ville, la politique et ses idéaux (ici profondément ancrés dans le socialisme). Nicolas Pariser ne cherche pas à accabler son personnage ni l’ensemble de la classe politique, bien au contraire : il l’invite davantage à la réflexion, à reprendre contact auprès de la population et surtout à plus de simplicité.

Alice et le maire pourrait tomber dans le piège du film verbeux qui, à l’instar du ressenti que l’on exerce pour son sujet, tournerait à vide… Et pourtant Nicolas Pariser parvient à trouver le parfait équilibre entre exigence et accessibilité, ce qui fait que le film parlera à tous, peu importe le niveau d’engagement politique que nous avons. Et il n’est pas question non plus de blâmer une population qui ne serait plus intéressée par la politique, mais là aussi de lui donner voix, de la comprendre, notamment via le discours de l’un des personnages secondaires, ami d’Alice, qui avoue son désarroi face au monde politique d’aujourd’hui et à ce que peut bien représenter le socialisme aujourd’hui. Tout passe par les dialogues, écrits avec une extrême finesse, et le talent absolu de l’ensemble du casting.

Conclusion : Profondément actuel et pertinent, Alice et le maire s’impose comme l’un des films à ne pas manquer en cette fin d’année, mené d’une main de maître par le duo formé par Anaïs Demoustier et Fabrice Luchini.

Alice et le maire
Un film de Nicolas Pariser
Durée : 1h43
Sortie en salles le 2 octobre 2019

Comment here