[Critique] Ága : une bouffée d’air pur

Le réalisateur, Milko Lazarov, ne sait plus comment lui est venu l’idée de Ága. Un débordement de l’imagination, un rêve ou un désir de voir une contrée inconnue, peut-être… En tout cas, le cinéaste s’est emmitouflé dans sa parka, a préparé ses équipes au grand froid, a pris son matériel et il est allé donner vie au scénario en Sibérie. Condition de tournage à -40°C pour accoucher d’Ága, oeuvre pleine de chaleur et d’humanité.

Chaque matin, Nanouk (Mikhail Aprosimov) et Sedna (Feodosia Ivanova), un couple de Iakoutes (communauté turque de Sibérie), sortent de leur maison faite de peau et de bois pour aller pêcher au milieu de la glace, avant de s’adonner à d’autres activités d’extérieur. Lorsque la nuit tombe, ce chaleureux duo rentre à la maison et attend un nouveau jour. Dans cette attente, ils discutent de tout de rien, mais beaucoup de leur fille, Ága, qui a choisi d’aller travailler dans une mine, dans le « monde moderne ».

Prendre le temps, et contempler

Aller voir Ága, c’est s’offrir un moment suspendu, où le temps s’écoule plus lentement. Non pas que le film soit long, mais il décide de laisser respirer ses spectateurs. Milko Lazarov choisit de placer plus de la moitié de ses actions dehors, en extérieur, au contact de la nature. Là, les panoramas se figent, la caméra filme les actions avec beaucoup de recul, les plans larges permettent l’observation de paysages. Plus encore, Ága rend possible la contemplation. Ces agréables lenteurs et cette douceur rappellent le film Paterson (Jim Jarmusch, 2016).

Face à la nature, la caméra du réalisateur est humble, elle se fait petite : elle est l’œil du spectateur. Elle permet à ce dernier de voir, puis de s’imprégner des immensités constituées de neige et de glace. Certains plans rappellent ceux du majestueux La Marche de l’Empereur, où le souffle de la brise prend presque la place d’un personnage. Ici, le film est un peu plus engagé puisqu’il offre également un regard critique sur l’écologie, qu’il défend évidemment. L’un des protagonistes dont la fille a choisi de quitter les traditions pour travailler avec les techniques de travail du XXIe siècle, relèvera d’ailleurs, avec un ton inquiété que « cette année, le printemps arrive plus tôt que d’habitude ».

Découvrir et apprécier l’Autre

Cet aspect engagé permet à Ága de ne pas être relégué au rang de carte postale enchanteresse et requinquante. Le film est une ode à l’humanité : dès ses premières secondes, il lâche les spectateurs au milieu d’un monde qu’ils ne connaissent pas afin de leur témoigner de la richesse des cultures. La scène d’ouverture demande au public de laisser ses habitudes dans le fond de son sac, à côté du téléphone éteint. A moins de bien connaitre la culture musicale iakoute, ce qui, a priori, n’est pas un fondamental de l’enseignement en Occident, le spectateur perd ses repères. Ága met en scène une femme vêtue d’un costume, qui, peut-on penser, est un costume traditionnel. Elle joue de la musique avec un instrument mis en action grâce à la contraction de ses joues. L’instrument est, osons le dire, un point d’interrogation pour le grand public. L’heure est venue d’être dépaysé et de faire connaissance avec l’Humain que nous ne connaissons pas.

Milko Lazarov partage cette humanité avec des gros plans, contraires aux plans larges des paysages. Cette fois, lorsque le couple de Iakoutes apparaît à l’écran, les plans sont très resserrés. Il s’agit de capter leurs visages, leur intimité. Ága joue également sur la sonorité : les respirations accélérées se font entendre lorsqu’un des deux se fatigue d’un effort, le souffle s’apaise une fois rentré à la maison…

Enfin, Milko Lazarov met un point d’honneur à magnifier ses deux acteurs (la femme n’est pas une comédienne professionnelle) en retranscrivant toutes leurs émotions avec une extrême justesse et beaucoup d’émotions. Loin des canons de beautés hollywoodiens et âgés d’une cinquantaine d’années, les amoureux iakoutes, souvent, ne parlent pas. Le film peut être silencieux de longues minutes mais, avec une simplicité touchante, il montre les affects que les membres de ce duo se portent l’un l’autre. Et quelques secondes plus tard, toujours avec un grand respect pour eux, la réalisation repart sur le travail quotidien des protagonistes, au beau milieu de la Sibérie. Malgré ce bonheur apparent, dès le début de Ága, plusieurs problématiques sont posées. Certaines sont présentées comme des épées de Damoclès, prête à frapper la routine des personnages. La question est : quand ?

Conclusion : entrecoupé de moments oniriques, Ága, élégant et épuré, mène un combat humaniste et amène une réflexion écologique. Il saura mettre du baume au cœur de tout un chacun.

Ága
Un film de Milko Lazarov
Sortie le 21 novembre 2018

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