[Critique] A Ghost Story : réinventer le personnage du fantôme

Simple esprit ou entité physique, le fantôme est une figure utilisée depuis des décennies au cinéma, dans différents genres. Les plus répandus, ceux dans lesquels on le retrouve le plus, restent l’épouvante et l’horreur. Très majoritairement au cinéma, s’il n’est pas là pour effrayer (Les Autres, Insidious), le fantôme est là pour amuser (Beetlejuice, Casper). Dans A Ghost Story (Une histoire de fantôme en français), le réalisateur David Lowery a décidé de casser les codes habituellement attribués à ce personnage morbide et de le reconsidérer entièrement.

Rooney Mara et Casey Affleck interprètent un couple qui, installé depuis un moment dans une maison aux bruits étranges, est en plein déménagement. Malheureusement, le personnage joué par le comédien oscarisé meilleur acteur pour Manchester by the Sea meurt d’un accident de voiture. Il devient alors un fantôme. Un fantôme comme le dessinerait un enfant de primaire, c’est-à-dire un drap avec des trous au niveau des yeux. Cette entité va alors regarder la jeune femme, jouée par Rooney Mara, évoluer dans cette maison, seule, en plein deuil de son petit-ami.

Ici, le fantôme joué par Casey Affleck n’est ni horrifique, ni amusant ; à première vue, il n’est qu’une entité physique invisible, immobile, inoffensive et par conséquent déstabilisante. Son inaction est renforcée par des plans majoritairement fixes et temporellement longs (certains durent plus de 2 minutes sans que l’intérieur du cadre ne soit réellement en mouvement). Mais au fur et à mesure du film, il est possible de se rendre compte de l’intention du réalisateur à complexifier ce personnage, tout en ne changeant pas la neutralité perturbante de son physique et de son comportement.

Noyer les a priori sur les fantômes

Une histoire de fantôme… Le titre du film amène l’imagination du spectateur vers un film d’épouvante. La bande-annonce avait déjà semé le doute, plaçant les personnages dans un climat mi-angoissant, mi-poétique. Cette ambiguïté ne transparaît que rarement pendant A Ghost Story. Le long métrage de David Lowery utilise parfois des codes du film d’horreur : le gros plan sur la poignée de porte qui se tourne seule, les musiques à suspense ou encore les plans fixes durant lesquels le spectateur s’attend à sursauter… Ces effets rappellent It Follows, également présenté au Festival de Deauville en 2014, mais le film de David Lowery n’en possède pas l’aspect psychotique et terriblement effrayant. D’ailleurs, ces quelques techniques propres aux films d’épouvante peuvent être, au maximum, comptées sur les dix doigts.

Simplement, le réalisateur a décidé de totalement réinventer ces codes sans en perdre les fondations, dans le but de façonner une atmosphère difficilement descriptible, qui ne fasse pas peur gratuitement, qui ne soit pas angoissante mais tout de même pesante. Et c’est exactement ce que véhicule la figure du fantôme. Le corps du défunt est drapé d’un tissu blanc, lourd et physiquement imposant par sa taille. Ce « vêtement de l’âme » semble très concret, sa matière est sensible au mouvement du protagoniste, comme n’importe quel matériau réel. Dans d’autres œuvres, le fantôme d’une personne décédée revêt un drap pour être visible des humains. Or, dans A Ghost Story, le défunt est totalement invisible pour la jeune femme, malgré sa forme physique donnée à voir au public. L’ancienne petite amie interprétée par Rooney Mara ne voit pas ce fantôme tandis que le public lui, y est « autorisé ». Le réalisateur prend le parti pris de mettre de la distance entre la femme endeuillée et le spectateur tandis qu’il met ce dernier sur un plan d’égalité avec le fantôme.

Une figure morte mais animée

Si la plupart des fantômes au cinéma ou dans la littérature sont méchants ou au moins très taquins, celui de A Ghost Story est inoffensif pour la personne qu’il décide de « hanter ». Lui et le spectateur sont donc sur un pied d’égalité vis-à-vis de la vivante ; ils partagent presque les mêmes sentiments, l’un et l’autre. Et c’est en cela que la manière d’aborder le deuil est, dans ce long métrage, foudroyante d’ingéniosité. Le fantôme voit son ancienne petite amie rongée par son décès. Son besoin de rester près d’elle est manifeste, alors il reste là, immobile et il l’observe, tout comme le spectateur. Ensemble, ils la regardent essayer de vivre pour rechuter d’encore plus haut. A Ghost Story n’est pas mélodramatique et absolument pas tire-larmes. La tristesse de la jeune femme n’est pas exagérée ni surjouée. Au contraire, ses réactions très modérées, presque pudiques, mêlées à une prestation sobre et puissante de l’actrice, viennent frapper le spectateur qui est touché par la détresse de la jeune femme, complètement vidée et détruite par la perte de l’homme qu’elle aimait. D’autant plus que, et il faut le noter, Casey Affleck et Rooney Mara formaient dès le début du film un couple tout à fait crédible et très vite attachant, grâce à une simplicité renforcée techniquement par des plans serrés dans lesquels la lumière était soit tamisée, soit adoucie.

Mais le fantôme de son petit ami a un champ de mobilité très restreint et lorsqu’elle sort de chez elle, lui reste patiemment à l’attendre. Cette unité de lieu permet de s’attarder sur les caractéristiques très singulières du fantôme : lorsque la vivante n’est pas là, le défunt reste sage, inoffensif, presque mis sur « pause ». Sa vigueur reprend forme lorsque Rooney Mara rentre chez elle. Ce fantôme, aussi mort soit-il, est toujours très attaché à sa vie avec elle. Souvent immobile et froid, il réagit parfois comme un homme vivant, par exemple lorsqu’il la touche, ou lorsqu’il est interpellé par un geste, un bruit. Cet aspect inactif du fantôme permet de mieux révéler ses côtés d’être sensible et de le rendre d’autant plus intriguant et attachant. De plus, il soulève de nombreuses interrogations chez le public qui, dans ce long métrage très lent, se voit offert le temps pour réfléchir en même temps que se déroule l’action.

Conclusion : porté par une mise en scène fabuleuse et intelligemment façonnée, A Ghost Story joue avec les codes du personnage fantomatique pour traiter le deuil avec une pudeur très poétique.

A Ghost Story
Un film de David Lowery
Prochainement

 

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