[Critique] 90’s : une épopée à roulettes

Connu pour ses talents d’acteur découverts entre autres dans 21 Jump Street, Le Loup de Wall Street ou plus récemment dans la série Netflix Maniac, Jonah Hill passe cette fois derrière la caméra afin de réaliser son premier long-métrage. Présenté à la Berlinade 2019 et au festival de Toronto en 2018, son film 90’s nous fait voyager dans le temps pour nous ramener au cœur des années 1990.

Los Angeles. On suit les pas de Stevie, un enfant de 13 ans, brutalisé par un grand frère qu’il admire en cachette et élevé par une mère célibataire bien occupée. A un âge où tout se joue dans l’insouciance la plus éclatante, Stevie cherche à s’intégrer dans un groupe de skateurs de son quartier pour passer l’été avec des amis. 

Une célébration mélancolique

La réponse est non : il n’y a nullement besoin d’avoir grandi dans les années 90 pour apprécier le film. Tout d’abord car les références culturelles y sont parfaitement dosées, de sorte que le passé n’apparaisse jamais comme un poids. Au contraire, Jonah Hill conjure habilement le discours neurasthénique du « c’était mieux avant » et nous ouvre une fenêtre sur sa vision des années 90, qu’il célèbre avec mélancolie. On découvre ou on redécouvre alors les tubes de l’époque bercés par le son des glissements du skateboard sur le sol et l’on voudrait danser sur les Pixies avec des Air Jordan XI Concord aux pieds. 

L’époque et le milieu du skateboard sont justement représentés et le film les traite non pas comme sujets principaux du film sinon comme contexte pour parler d’un thème universel et susceptible de toucher tout le monde : l’adolescence. De la même façon que le faisait Richard Linklater dans Boyhood, Jonah Hill filme l’évolution de son personnage dans son quotidien, sur une durée bien plus courte (Boyhood a été tourné sur une période de 12 ans) car c’est ici le temps d’un été, mais à un âge où beaucoup de choses sont amenées à changer. Nous vivons des rites de passage inévitables ou plutôt nous les revivons – et c’est là toute la force du film – avec le personnage de Stevie : les picotements aux yeux après sa première cigarette, les frissons d’un premier baiser ou encore l’excitation du premier déplacement en voiture sans ses parents. Cette insouciance enfantine et le simple plaisir de l’instant T font oublier au spectateur l’époque dans laquelle il vit, le temps d’une heure et demie. 

Bientôt, Stevie, à la recherche d’identité et de nouveaux repères, devient la nouvelle recrue de cette meute de skateurs. Plus qu’un groupe d’amis, ceux-ci sont représentés comme une tribu où chacun à son propre surnom : on y trouve Fourthgrade, Fuckshit ou encore Ray, le nouveau modèle de Stevie, lui-même renommé Sunburn. Ils deviennent sa famille, l’errance et le skateboard sa maison. Le skateboard fait aussi office d’une belle métaphore de l’apprentissage d’un certain équilibre à un âge où l’on n’est pas stable. Une pratique qui permet aussi d’être en perpétuel mouvement et d’éviter à tout prix la stagnation. Par ailleurs, 90’s cerne bien ce que peut représenter l’obstination d’un enfant : parvenir à sauter en retombant sur la planche comme un chat retombe sur ses pattes, Stevie en rêve et la scène est grandiose lorsqu’il y parvient enfin !

Leçon de skate, leçon de cinéma

Mais il ne suffit pas d’une belle histoire pour faire un bon film, il faut parvenir à bien la filmer. Jonah Hill fait ici ses preuves aux commandes de la caméra et démontre qu’il n’est pas uniquement bon devant celle-ci. Il ne tombe pas dans le piège de faire un premier film trop audacieux et opte pour une sobriété remarquable dans ses choix de mise en scène. Tout d’abord, il s’entoure d’une troupe de jeunes acteurs débutants et notamment de Sunny Suljic, que nous avons pu apercevoir dans Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos ou plus récemment dans un second rôle dans La prophétie de l’horloge, aux côtés de Cate Blanchett. La majorité des acteurs interprétant la bande d’amis ont été recruté lors de castings sauvages dans des skateparks. Ainsi, tous les acteurs du film, eux mêmes skateurs, comprennent bien les enjeux qui gravitent autour de leur sport et nous apprennent à adopter la mentalité qui va avec. 

90’s est filmé grâce aux supports avec lesquels il aurait été fait s’il avait été réalisé dans ces années-là. Le film est tourné au format super 16 à un ratio qu’il est rare de voir au cinéma aujourd’hui, mais qui était courant dans le passé : Jonah Hill ose l’utilisation du 4/3, comme l’a fait  Wes Anderson avec The Grand Budapest Hotel en 2014, et l’intègre intelligemment à son film car le format est toujours en accord avec l’histoire qu’il raconte. La mise en scène est simple mais jamais simpliste et certaines scènes sont lentes mais jamais longues. Le film parvient à être brut, simple et touchant et évite tous choix artistiques superflus ou gratuits : un plan est là pour nous amener d’un point A à un point B avec une efficacité remarquable, particulièrement due au montage. La découpe des plans parvient à attribuer une place individuelle à chaque membre du groupe pour mieux les rassembler ensuite, tout en laissant le spectateur se faufiler, lui aussi, dans la bande. 

On notera également une grande maîtrise des plans fixes qui, par leur composition nous rappellent la fonction première du cadre par leur capacité immersive : trouver la distance juste au sujet, la hauteur adéquate, l’angle de vue ainsi que la bonne profondeur de champ. Une belle preuve que les machineries lourdes (grues, Dolly, etc.) ne sont pas toujours indispensable pour faire jaillir l’émotion : parfois un plan fixe bien pensé suffit à marquer la rétine du spectateur. Le spectaculaire émerge dans l’authenticité et la pureté des plans. Jonah Hill se débarrasse une fois de plus de tous mouvements inutiles et lorsqu’un mouvement de caméra survient, c’est toujours pour une raison bien précise et l’on a alors l’impression de glisser dans le cadre comme sur un skateboard. 90’s n’en fait jamais trop ou pas assez et redonne au genre du teen movie toute l’élégance et la maturité qu’il mérite.

En conclusion : 90’s est un récit initiatique singulier qui touche par sa sincérité et sa sobriété. Le film dresse le portrait d’une jeunesse indécise et rêveuse avec le skateboard comme échappatoire sur un fond sonore hip-hop. Une véritable prouesse cinématographique qui ne dérape pas. Un premier long métrage aussi réussi qu’un kickflip de skateur professionnel. 

90’s
Un film de Jonah Hill
Sortie le 24 avril 2019 


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