[Critique] American Honey : grandir sur les routes

En 2009, Andrea Arnold se voyait décerner le Prix du Jury pour Fish Tank, bijou qui illustrait le quotidien d’une jeune britannique (Katie Jarvis, que rien ne prédestinait au cinéma), rebelle passionnée de danse, chamboulée par l’arrivée de son nouveau beau-père (Michael Fassbender) dans sa vie. American Honey délivre également un véritable portrait de la jeunesse, évoluant dans l’Amérique retirée cette fois-ci, mené par Sasha Lane, une inconnue repérée durant les vacances de printemps. En mai dernier, un second Prix du Jury, celui de George Miller, récompensait alors la cinéaste.

Jeune fille livrée à elle-même, Star (Sasha Lane) s’occupe comme elle le peut de ses frères et sœurs alors qu’elle n’aspire qu’à s’amuser et découvrir le monde qui l’entoure. Tandis qu’elle croise la route de la bande à Krystal (Riley Keough), et séduite dès les premiers instants par l’instable Jake (Shia LaBeouf), elle décide de saisir l’opportunité d’un quotidien de liberté. À bord d’un van, ils arpentent le Midwest américain et vendent des magazines au porte-à-porte pour se faire un peu d’argent.

Bruits et fureurs de la jeunesse

Dans American Honey, ça tremble comme à bord d’une voiture. La réalisatrice nous livre un road movie brut de décoffrage, caméra au poing, où les séquences s’enchaînent abruptement et les nuisances sonores viennent se mêler à la bande originale déjà presque omniprésente. Afin de la constituer, la cinéaste aurait demandé l’avis de ses acteurs. Balades folk, morceaux country et tubes essentiellement trap (hip hop mêlé à de puissantes basses) viennent ainsi imprégner le voyage.

Les dangers étaient nombreux : une utilisation maladroite du son est susceptible de renverser l’objet de tout film dans le cliché ou le déjà vu. Il est également facile de décrédibiliser l’émotion engendrée par un trajet en voiture lorsqu’elle est lancée à vive allure. Enfin, les codes de chaque genre sont à manipuler avec subtilité, et le road movie, dans l’appel à la liberté et la quête initiatique qui lui sont chers, reste un révélateur facile de niaiserie, ou de recyclage. Mais là où American Honey s’avère une véritable réussite, et sa cinéaste d’une grande maturité, c’est que jamais, jamais, ils ne tombent dans le piège. À peine croit-on en flairer le risque, alors qu’un air de Rihanna retentit et qu’on pense au premier abord préférer s’en passer, on est épatés par chaque choix, par la tournure que prend chaque situation. Andrea Arnold tient le rythme sur 160 minutes, dont aucune n’épuise ni ne lasse, bien que l’on ressente – et fort heureusement – comme lors d’un voyage imprévu, différentes cadences. Tout est aussi rêche que pur dans la capture de cette jeunesse en marge qui déborde de vitalité, de singularité et d’amour. Il suffit d’un contre-jour pour en refléter l’immense beauté, d’une danse autour du feu exaltée par le murmure de dieu (le God’s Whisper de Raury), pour être entièrement conquis.

L’Amérique des oubliés, celle qui avait oublié de rêver

Quand on demande aux personnages de American Honey quel est leur grand rêve dans la vie, ils ne comprennent pas ce que cela signifie. Sur la route, leur pause pipi se fait en groupe devant un panorama grandiose. Ils imitent le cri du loup pour se repérer à distance et ne laissent rien venir entraver l’acte sexuel, sauvage, instinctif. Souvent naïfs, impulsifs et inconscients, ils font preuve d’une grande empathie face aux réalités d’aujourd’hui, celles de l’envers du rêve américain, des adultes désillusionnés qui ont baissé les bras face aux inégalités d’une société qui les délaisse. Loin de l’illustration pathos et pesante, chaque classe sociale en prend pour son grade, et cela à travers des séquences improbables, hilarantes et poignantes.

Sélectionné suite à des auditions improvisées en sillonnant les Etats-Unis, l’essentiel du casting de American Honey est composé de non professionnels. Ces visages peu communs font du bien dans le paysage souvent formaté du cinéma américain, et Sasha Lane y rayonne. Riley Keough (héroïne de la série The Girlfriend Experience, et vue dans Mad Max : Fury Road) est parfaite en bimbo meneuse du groupe tandis que Shia Laboeuf offre une interprétation d’une incroyable puissance. Ayant rejoint l’art performatif depuis quelques années, comme pour tenter de canaliser son énergie démesurée, la forte personnalité de l’acteur semble ici tout à fait épanouie et devient l’un des grands atouts du film.

Conclusion : Dans la lignée du cinéma débridé et décomplexé de Larry Clark, American Honey est un vif hommage à la jeunesse contemporaine laissée de côté. Le recul de la cinéaste britannique de 55 ans, son ouverture d’esprit et la proximité instaurée avec ses acteurs prouvent qu’elle fait partie des cinéastes les plus modernes et pertinents de sa génération. Comme après un road trip entre potes, au cours duquel on s’est plu à écouter nos musiques favorites ; où la séduction, tout comme les conflits, ont pris une ampleur effervescente ; l’impression laissée est pleine de contrastes. Puis les jours passent et les musiques restent, les souvenirs sont embellis, c’était vraiment bien et c’était peut-être même encore mieux.

© Illustrations Audrey Planchet

American Honey
Un film de Andrea Arnold
Sortie le 8 février 2017

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

21 Partages
Partagez21
Tweetez